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Ne soyons
pas hypocrites, s.v.p. !
-- Sydney
Selvon
Revenons
sur la question identitaire à l’île Maurice. Il
n’existe, incroyablement, aucun recensement précis des
groupes ethniques dans le pays alors qu’un tel exercice,
fait de manière rigoureuse, donnerait au pays un outil précieux
pour une meilleure gouvernance, comme c’est le cas dans
les grandes démocraties multiethniques tels le Canada,
l’Australie ou la Nouvelle Zélande (comme nous l’avons
signalé dans notre article la semaine dernière).
Cependant,
tous les Mauriciens savent que le politburo de chaque parti
politique possède des listes électorales régulièrement
remises à jour et indiquant non seulement la communauté de
chaque électeur, mais aussi les diverses sous-divisions
comme ‘Tamouls’, ‘Franco’, etc. Les agents se
chargent de vérifier et de comptabiliser les castes et
autres détails comme ce que le MMM appelle durant ses délibérations
du comité central, les ‘je-si, je-là’ (personnes
de couleur), ‘nations’ (Afro-Créoles), etc.
Les
listes de candidats sont dressées et celles des adversaires
décortiquées de la même manière, et j’en ai été témoin
lors de mon passage au sein de la direction de ce parti dans
les années 70. Mais c’est une pratique générale au sein
de tous les partis, et un mot que l’on veut pudique est
utilisé à profusion, à savoir, ‘profil’ – et l’on
dit ‘profil’ du candidat, du futur premier ministre
(Anil Gayan s’y réfère lors de son interview dans le Mauritius
Times de la semaine dernière, critiquant la prise en
considération de la caste, par exemple, pour décider qui
sera PM).
On
a une Constitution qui ne reconnaît que quatre communautés
ethniques, mais les politburos des partis en dénombrent une
multitude et les ciblent une à une, à chaque élection générale,
régionale ou partielle. Cependant, il existe une
argumentation à l’effet que la comptabilisation des
communautés dans le détail dans la Constitution n’est
pas nécessaire. Ainsi, à notre avis, l’on peut y faire
provision pour une reconnaissance constitutionnelle de la
communauté créole, mais ce serait aller trop loin que
d’aller dans le sens des listes électorales décortiquées
qui trônent dans la section documentation des politburos de
nos partis politiques. N’empêche que le recensement, qui
est un outil essentiel à la bonne gouvernance, peut faire
provision pour une comptabilisation exacte des religions
pour, par exemple, déterminer le montant des allocations à
donner à chacune d’entre elles.
Ce
fut en 1983 que le Bureau Central des Statistiques (CSO) établit
une classification des Mauriciens par leur religion. Ce
recensement, fait sur la base des déclarations faites par
les Mauriciens sur la religion à laquelle chacun d’eux
appartenait, donna les chiffres suivants: une grosse majorité
pratiquant l’hindouisme, soit 49 pour cent, sur une
population totale de 1.106.516 personnes, et les deux plus
importantes minorités (statistiquement parlant), pratiquant
respectivement les religions chrétiennes (32 pour cent,
chiffre comprenant 27 pour cent de Catholiques), et
l’Islam (16 pour cent).
Cependant,
il faut faire attention à ces chiffres (cités
internationalement, par la Library of Congress Country
Studies, par exemple). Il ne faut pas les transposer
automatiquement sur le plan ethnique. Il est connu qu’il y
a des personnes de religion chrétienne qui sont des Hindous
dans un contexte mauricien où le terme ‘Hindou’ est
aussi descriptif d’un groupe ethnique qui représente
environ 51,8 pour cent de la population selon une estimation
(en l’absence d’un recensement précis à ce sujet, le
CSO ayant abandonné toute référence à la communauté
d’origine). Il y a toujours eu à Maurice une population
indo-chrétienne et elle semble avoir augmenté ces dernières
années avec l’arrivée de missionnaires de diverses églises
chrétiennes, surtout des pasteurs d’origine américaine
qui ont commencé à débarquer à Maurice dans le cadre de
leur politique de sillonner le monde pour un travail
missionnaire très systématique et aussi très controversé.
Autre
exemple d’une transposition qui serait arbitraire et
trompeuse: estimer la population créole à 30-35 pour cent
en se servant du nombre de Chrétiens, alors qu’elle
tournerait autour de 23-25 pour cent et que le reste des Chrétiens
est composé de Franco-Mauriciens, Gens de couleur et Sino-Mauriciens.
Comme
je l’ai dit et répété, c’est feu sir Kher Jagatsingh,
un de nos plus brillants politiciens et intellectuels, qui
avait raison lorsqu’il disait: « We are all minorities. »
Lorsqu’on regarde les chiffres, cela est plus qu’évident.
Certes, il y a une majorité d’Hindous avoisinant les 52
pour cent selon la manière de considérer les Hindous comme
une ethnie. Une autre manière spécifiquement mauricienne
est de considérer les Tamouls comme n’étant pas des
Hindous, une aberration sur le plan religieux parce que
c’est, en fait, dans le pays des Tamouls que
l’hindouisme trouve et ses racines et sa riche littérature
originelle. Mon grand-père maternel se considérait Tamoul,
Hindou et Chrétien à la fois, et portait sans complexe son
tatouage religieux hindou sur le dos d’une main. Mais les
générations qui ont suivi celle-là, sont allés vers l’éclatement
de telles identités triples ou doubles jadis assumées sans
complexe.
Tout
cela fait de l’île Maurice un pays plus complexe
qu’elle ne l’est, en vérité. Et explique le fait que
nous nageons de plus en plus en pleine hypocrisie.
Sydney
Selvon
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