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Voici
pourquoi Ramgoolam ne peut plus jouer l’attente…
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Sydney Selvon
Les
« révélations » de l’ex-directeur des
Douanes Bert Cunningham, un Canadien dont la compétence
professionnelle semble être reconnue tant du côté du
gouvernement que de celui de l’opposition, auront un grand
impact sur la situation sociale et politique à Maurice. Il
est du devoir du Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, de
trouver une solution radicale pour enrayer la corruption,
qu’elle soit ou non de l’envergure alléguée par l’ex-patron
des douaniers mauriciens.
Ce
qu’a dit, continue de dire et continuera à dire
Cunningham à Maurice et à l’étranger, aux gouvernements
et institutions internationales qui l’ont sans doute
contacté déjà, va porter préjudice à la réputation du
pays. Cunningham a l’avantage d’être crédible pour ses
interlocuteurs étrangers – c’est ma conviction intime
– et d’avoir derrière lui une carrière remarquable aux
yeux du reste du monde.
Le
fait que les dirigeants du gouvernement, principalement, le
ministre des Finances Rama Sithanen et le Dr Ramgoolam, ont
reconnu qu’il a été compétent en tant que directeur des
douanes bien qu’ayant un caractère, selon eux, difficile
à gérer pour le comité directeur de la Mauritius Revenue
Authority, jouera pleinement en faveur de sa crédibilité.
Et toute procédure de diffamation criminelle à son égard
nous ferait encore plus du tort au niveau international où Maurice
n’a pas eu, sous divers gouvernements de divers partis
politiques, une bonne réputation sur le plan de la lutte
contre la corruption.
Certes,
Navin Ramgoolam n’a
jamais toléré la présence dans les rangs du gouvernement
de ministres fortement soupçonnés de corruption. Il faut
de la mesure – ce qui manque à une bonne partie de la
presse mauricienne – dans l’analyse de l’attitude du
PM au sujet des cas allégués de corruption et de la démarche
d’un appareil judiciaire qui, magistrature et parquet
compris, ne semble pas donner les résultats escomptés dans
la lutte contre la corruption et le crime. Mais Ramgoolam ne
peut pas également rester les bras croisés et se contenter
du fait – vérifiable – que les partis qui étaient au
gouvernement avant lui n’ont, eux aussi, pas trouvé les
bonnes solutions.
Les
« affaires » de corruption, dénoncées par
diverses oppositions (MMM comme PTr et aussi MSM) ont
provoqué, sinon ont été parmi les principales causes de
la chute de gouvernements mauriciens en 1982, 1995 et 2000
ou de leur affaiblissement en 1976 et 1987 au point de les
rendre instables jusqu’au moment de leur chute.
Navin
Ramgoolam est même, aux yeux de certains, un naïf dans son
attitude vis-à-vis des membres de ses divers gouvernements
qui sont fortement soupçonnés d’actes contraires aux
lois et à la morale politique. Lorsqu’il déclare qu’il
enquête sur les appels téléphoniques de son ministre de
la justice
dans une affaire, semble-t-il, liée à celle de
l’importation illégale de Subutex, il fait le jeu de ses
adversaires et de ceux qui, dans les médias, travaillent
carrément pour faire tomber l’actuel gouvernement – et
qui s’en cachent à peine, d’ailleurs. Mais son problème
majeur réside dans sa manière de gérer ces affaires qui
éclaboussent son gouvernement – et aujourd’hui, plus
que jamais auparavant, non seulement aux yeux du pays, mais
au niveau international également.
Dans
une situation extrêmement difficile en 1986 après que le
31 décembre 1985, à Amsterdam, quatre parlementaires de sa
majorité parlementaire furent interpellés par les
douaniers d’Amsterdam, aux Pays Bas, avec en leur
possession une valise bourrée d’héroïne, sir Anerood
Jugnauth, alors Premier ministre, eut recours à une
commission d’enquête présidée par l’ex-chef juge feu
Sir Maurice Rault, puis vota la peine de mort pour le trafic
de drogue et d’autres mesures et peines sévères. Et il
alla jusqu’à rouvrir une enquête criminelle soi-disant
oubliée contre un membre de la mafia locale qui avait tué
un homme devant plusieurs témoins au marché de Port-Louis
– et il n’hésita pas à signer l’arrêt d’exécution
par pendaison après la condamnation à mort du bandit.
Aujourd’hui,
Navin Ramgoolam se trouve en présence de deux « affaires »
extrêmement difficiles à gérer – bien qu’il soit exagéré
de comparer la situation à l’affaire d’Amsterdam où la
valise remplie de drogue était bien visible au monde entier,
noyant le pays entier dans la honte et une longue crise
politique. Ces deux affaires sont : celle de Cunningham
et l’affaire Subutex où des allégations tendent à y
lier son ministre de la Justice (le nom d’un autre
parlementaire du gouvernement vient d’être mentionné
pour accueil favorisé à l’aéroport d’une présumée
passeuse).
Voyons
d’abord la seconde affaire. Il est clair que Ramgoolalm
passera à l’action si jamais son ministre de la Justice a
agi de manière inappropriée pour faire relâcher un homme
qui venait d’agresser avec une arme tranchante un policier
dans l’exercice de ses fonctions. Il opterait pour la séparation
d’avec son ministre tout en essayant de garder le MR au
sein de l’alliance gouvernementale.
Rama
Valayden n’en mourra pas politiquement et sera sans doute
courtisé par les partis d’opposition pour rejoindre leurs
rangs – ce qui lui donnera le choix de rester membre de
l’Alliance Sociale ou de conclure une alliance avec le MMM
et le MSM aux élections générales qu’elles aient lieu
en 2009 ou 2010. Raj Dayal, accusé de tous les crimes les
plus graves par le MMM et une section de la presse,
n’a-t-il pas été réhabilité récemment comme un allié
potentiel du MMM – même si cette presse lui refuse
encore, pour l’heure, le titre de premier ministrable ?
Ce genre de comportement dans l’arène politique n’étonne
plus personne.
En
conclusion, dans cette seconde affaire, Ramgoolam peut
rester maître du jeu dans la mesure où il peut se séparer
de son ministre de la Justice, tout au moins jusqu’à ce
que celui-ci soit exonéré de tout blâme ou réussisse à
se faire pardonner puisque des dizaines de ministres
mauriciens de tous les partis politiques ont, depuis l’indépendance,
donné des coups de téléphone à la police pour faire libérer
les membres de leurs gardes rapprochées, ayant des casiers
judiciaires très chargés, et étant impliqués dans des
affaires louches. Ici, rappelons notre conseil de la semaine
dernière, dans les colonnes de ce journal, demandant à
Ramgoolam de prendre des mesures pour faire arrêter ce cinéma
où des milices politiques armées continuent de sévir au
sein de tous les partis politiques du pays et ajoutent à
une atmosphère favorisant le non-respect du « law and
order ».
Dans
la première affaire, que doit faire Ramgoolam pour éviter
que la situation ne lui explose au nez et au nez du pays, du
fait de l’instabilité politique à laquelle tout cela
pourrait déboucher ? Il ne doit pas oublier que
l’opposition veut débaucher plusieurs de ses
parlementaires, ministres y compris, pour le forcer à tenir
des élections anticipées dans une situation de faiblesse.
En démocratie, c’est une attitude légitime de
l’opposition, une partie de son rôle étant d’essayer
de devenir le gouvernement à la place du gouvernement. Il
perdrait son temps à dire au pays que l’opposition veut
prendre sa place – et pourquoi ne le voudrait-elle pas ?
Ce
qu’il doit faire, c’est soit qu’il aille dans la
direction d’une commission d’enquête – ce qu’il a déjà
refusé en ce qui concerne les allégations de Cunningham
– soit prendre une série de mesures pour renforcer la
lutte contre la corruption. Quelques-unes de ces mesures
pourraient être les suivantes :
*
Déclaration des avoirs des parlementaires :
des mesures de renforcement pour l’étendre à tous les
responsables des corps parapublics, élus et officiels des
administrations générales et de l’appareil judiciaire et
aux officiels des services publics au-dessus d’un certain
rang équivalent à celui de surintendant de police et à
l’officier équivalent aux douanes. Introduction de peines
sévères pour non-respect de la loi. Déclaration
obligatoire de toute propriété ou compte en banque se
trouvant à l’étranger même au nom des épouses et des
enfants. La déclaration doit être annuelle et sous serment.
*
Rendre obligatoire pour le Directeur poursuites publiques (DPP)
deux choses par des amendements aux lois :
(1) Initier obligatoirement la poursuite criminelle dans des
cas d’accusation de corruption soulevés et soutenus par
des officiels de haut rang tels que le Commissaire de Police
ou le Contrôleur des douanes lorsque ces derniers sont
disposés à venir témoigner pour prouver ces accusations.
(2) Donner des raisons écrites au ministre de la Justice
pour être déposées immédiatement au Parlement,
lorsqu’il ordonne l’abandon de poursuites pour des délits
criminels très graves, crimes de sang, fraude alléguée de
plus d’un million de roupies, viol et surtout viol
collectif, etc. Ce serait, là, le meilleur moyen, en démocratie,
de maintenir l’indépendance du DPP tout en le rendant
plus comptable qu’il ne l’est, et ce, en donnant un
pouvoir d’observation de ses actions au Parlement élu par
le peuple.
*
Donner à l’ICAC exactement la même indépendance
qu’avait l’ICAC de Hong Kong,
et aussi les mêmes pouvoirs que lui conférèrent les
autorités britanniques, et ce, par le biais d’un
amendement constitutionnel – que l’opposition refuserait
peut-être, ayant toujours objecté à un ICAC trop fort. La
supervision de l’ICAC devrait être confiée à un panel
de trois juges présidé par un juge européen à la
retraite qui viendrait régulièrement à Maurice pour
trancher les complaintes contre l’organisme
anti-corruption au préalable du deuxième niveau de contrôle,
celui du Parlement et ses conclusions devront être rendues
publiques en étant déposées sur la table du Parlement. On
verra alors ce que diront les oppositions.
Il
y a des simagrées que d’aucuns ont recommandées, telle
la nomination de juges d’instruction pour des enquêtes
comme en France. Je
lisais récemment “The Independence and Accountability
of the Public Prosecutor. In search of a difficult
equilibrium. The cases of England, France and Italy, by
Giuseppe Di Federico, Law professor Emeritus at the
University of Bologna; Director of the Research Institute on
Judicial Systems of the Italian National Research Council;
Member of the Italian Superior Council of the Magistracy
(2002-2006)”.
L’éminent
juriste y rappelle que ce système français est sujet à
controverse – il écrit : « … it must be
remembered that the dual role, investigative and judicial,
of the investigating judge has frequently been criticized in
France. A firm position against such a medley of powers has
been taken by the European Parliament. A report by a
commission in 1990 (Commission justice pénale et droits
de l’homme) concludes that the “the same authority
cannot be responsible for the execution of enquiries and at
the same time be an impartial judge,” and specifies that
such investigative powers should be transferred to the public
prosecutor. »
Il
explique aussi l’origine des similitudes et des différences
dans les systèmes européens et c’est intéressant
comme documentation de base:
“These
differences are in part the result of different judicial and
cultural heritages. If one goes back to the origins of the
historical processes that have given rise to the modern
state it can be seen that criminal initiative was mainly in
the hands of private parties, that is, it was almost
exclusively carried out by the victims or their close
relatives. Beginning mainly in the sixteenth century, this
function has progressively moved into the hands of public
subjects. Milestones of this progressive transition are
certainly the English Marian Statutes of 1554-5 and
the Constitutio Criminalis Carolina issued in 1532 in
the Germanic Empire. In the course of the complex and still
partially unexplored evolution of the penal process in
single states, the investigative and forensic functions of
criminal initiative have been entrusted in varying forms to
different subjects. Some of the differences that were
already present in the two different statutes of the
sixteenth century continue to exert, however, a recognizable
influence over the ways in which the function of public
prosecution is presently organized in the various European
countries.
“Entrusting
the investigative phase in the hands of judges and providing
for a fully written record of the pretrial phase are
features borrowed by the Carolina from the Roman
canon model still present, to a certain extent, in some
countries in Continental Europe. This heritage is more
evident in those countries whose penal systems still
maintain investigating magistrates (such as France, Spain
and Belgium) rather than in countries that have abolished
this role in somewhat recent times (such as Germany in 1975
and Italy in 1989).
“Entrusting
investigations to subjects other than a judge and the
provision that evidence be presented orally to a jury of lay
men who act as judges of the facts are still fundamental
features of the penal process in England and Wales (and more
generally in all countries of Anglo-Saxon tradition). These
features can certainly be traced back to the Marian
Statutes. In analyzing and evaluating the variations
regarding on the one hand the protection of the value of the
independence of the public prosecutor, and on
the other the value of accountability, two aspects of
the penal systems in the various countries assume, more than
others, a particular importance: a) if and to what extent public
prosecutors are subject to the directives and supervision of
subjects that bear a political responsibility for their
investigative and/or forensic activities; b) if and to what
extent the investigative and forensic functions are
concentrated in the hands of the public prosecutor
or are shared with other subjects that operate within the
criminal justice system. To my knowledge, in both respects,
England, France and Italy represent, in different ways, the
greatest variations among those existing in western European
judicial systems.”
Je
crois encore dans notre système de DPP indépendant, mais
nous ne pouvons continuer – et le DPP également – à
vivre au milieu d’allégations persistantes contre l’intégrité
de notre système judiciaire. Ce qui fait que quelque chose
doit être fait pour protéger et le DPP et le pays de
l’immense capacité de nuisance de ces allégations. Les
criminels à travers le pays – et on sait qu’ils en sont
nombreux – suivent avec intérêt, sans doute, la
destruction graduelle de la crédibilité de nos
institutions – et s’en réjouissent. Le plus dangereux,
c’est que Navin Ramgoolam ne fasse rien et joue la carte
de l’attente, et toujours l’attente. Qui oserait lui
reprocher un programme concret d’actions précises pour
faire face à la situation actuelle ?
Sydney
Selvon
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