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Interview – Jean-Claude de l’Estrac PDF Print E-mail
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Interview – Jean-Claude de l’Estrac


« Maurice est plus fort, plus résilient, plus démocratique, plus uni que les Mauriciens le disent »

* ‘L’explication principale à notre réussite commune, c’est notre diversité ethnique… Les Mauriciens sont des êtres pont’

* Changement : ‘Si ce n’est pas la politique qui fait le ménage, la biologie le fera’

Jean-Claude de L'Estrac, revoit les changements majeurs dans le pays à la veille des 50 ans d'indépendance. Dans son optique le pays projette toujours une image qui passe bien sur le plan international. La politique se poursuit sans vraiment glisser dans les dérives du socioculturel. Et tant mieux! Les groupes ethniques ne s'entre-déchirent pas; c'est ce qui fait la force de notre tissu social, de notre économie, de notre avenir.

Mauritius Times : On célèbrera l’année prochaine les 50 ans de l’indépendance et les 25 ans de la République. C’est l’occasion pour le pays de porter un regard sur le chemin parcouru et de tirer les leçons du passé. Les statistiques vont sans doute nous révéler la transformation profonde qui s’est opérée dans le pays durant ces 50 dernières années, mais que vous indique votre sentiment personnel?

Jean-Claude de l’Estrac : Les statistiques ne mentent pas. Elles racontent une fabuleuse histoire. Trop de Mauriciens, hélas ! la méconnaissent. Qui se souvient encore que l’île Maurice de 1968 était un des pays les plus pauvres de la planète ? Son revenu par tête d’habitant était de $400 ! Quatre Mauriciens sur dix étaient au chômage. Le pays était doté d’une seule industrie, le sucre représentait 90% de nos exportations. L’avenir paraissait sombre en effet. Le slogan de ceux qui ne croyaient pas dans le pays nouveau affichaient « Indépendance = Famine ». J’ai un souvenir très vivace d’une affiche illustrée par un squelette. Depuis le pays s’est effectivement transformé, il est plus fort, plus résilient, plus démocratique, plus uni que les Mauriciens le disent.

En tout cas, pour celui qui connaît tant soit peu l’histoire de ce pays, le sentiment qui prédomine, c’est celui de fierté !

 

* Malgré quelques rares incidents, Maurice est parvenue à favoriser une cohabitation harmonieuse entre individus ou entre communautés, et on cite le pays comme un modèle du vivre ensemble. La nation mauricienne existe, elle est bien là. Comment expliquer cette réussite ? L’Etat de droit ? Notre Constitution ? Les qualités intrinsèques de tolérance de notre population ?

Tout cela à la fois ! Il faut rendre cette justice aux fondateurs de Maurice indépendante, en particulier à sir Seewoosagur Ramgoolam. Il a laissé deux legs qui sont le socle de la nation d’aujourd’hui : une Constitution démocratique, des institutions indépendantes, et un environnement favorable à l’initiative privée. C’est tout ce qui a manqué à de nombreux pays du continent africain.

Mais à voir de plus près, l’explication principale à notre réussite commune, c’est notre diversité ethnique. Cette observation est faite aujourd’hui par des économistes qui ont étudié le « miracle » mauricien. Attention, ce mot n’est pas une trouvaille de nos politiciens, il est utilisé très sérieusement dans les documents des institutions de Bretton Woods pour qualifier l’extraordinaire parcours de Maurice.

Elles aussi attribuent à notre diversité ethnique une large part de nos réussites. Elles expliquent comment nous avons su nous appuyer sur cette diversité pour mieux nous connecter au monde, et trouver notre place. Ceux qui nous connectent à l’Inde, ceux qui nous ont ouvert les portes du monde chinois, ceux qui soignent leurs racines françaises et européennes, ceux qui vont nous aider à redécouvrir l’Afrique… Les Mauriciens sont des êtres pont.

Et puis, vous avez raison, nous avons appris à nous connaître les uns les autres, à accepter nos différences, peut-être plus que nous tolérer. Ce qui ne veut pas dire que les groupes ne sont pas attachés à ce qui marque leurs différences. Ce qui donne lieu de temps en temps à des crises d’urticaire. Au fait, cela se passe dans le pays tout entier comme cela se passe au village. Les maisons sont contiguës, des murs délimitent les propriétés, attention de ne pas empiéter, mais les délimitations n’empêchent pas la conversation par-delà les murs.

* Mais même si on peut vanter les mérites du vivre ensemble mauricien, le comportement électoral n’a pas vraiment évolué. Par exemple, les résultats des élections générales démontrent le rôle déterminant que joue le facteur ethnique jusqu’ici dans le vote. Est-ce la faute aux hommes politiques ? N’est-ce pas plutôt l’électorat qui dicte les choix des dirigeants politiques lorsqu’il s’agit des alliances à conclure, ou des hommes et des femmes pour des postes constitutionnels ou ministériels?

Le facteur ethnique est présent bien sûr dans le comportement électoral. Mais je ne le crois pas déterminant. Nous avons souvent constaté une forte discipline de vote, bloc contre bloc dans de nombreuses joutes électorales. Dans beaucoup de cas, les affiliations partisanes prennent le dessus sur l’appartenance ethnique.

L’impression que le facteur ethnique est omniprésent dans le débat politique est due à l’agitation des groupes dits socioculturels qui sont infiniment moins influents qu’on ne le pense, mais habiles à exploiter les faiblesses des politiciens.

* Voyez-vous dans ces conditions un leader pouvant transcender ces conditions sectorielles et communales pour émerger comme un leader national dans les années à venir ? Un leader national qui devra aussi se faire accepter par la nouvelle génération Facebook - Twitter - télé-réalité, semble-t-il ?

Oui, bien sûr ! Mais ce n’est pas une espèce que l’on fabrique à coup de Likes. Notre histoire politique – et de longue date – est peuplée de leaders qui ont transcendé les compartimentages ethniques. Ces batailles-là se gagnent dans la rue. Facebook ne change rien à l’affaire.

Je n’arrête pas de penser que Paul Bérenger, par exemple, aurait été un élu de Pamplemousses-Triolet s’il avait été candidat à l’élection partielle de 1970, et l’histoire politique de Maurice aurait été toute autre.

* Les historiens soutiennent que la génération des politiciens des années 40 à 80 nous a donné l’indépendance, le ‘Welfare State’, et elle a aussi jeté les bases d’une société moderne; la génération suivante s’est employée à consolider et à diversifier l’économie et la rendre plus résiliente. On parle peu d’un autre « miracle économique » ; pour le renouvellement, les Mauriciens semblent plutôt enclins à favoriser la construction d’une société plus juste, inclusive, et démocratique Comment y parvenir, selon vous ?

La question de l’égalité sera la grande affaire de notre temps. Maintenant que les Mauriciens, pour la plupart, ont acquis un certain niveau de confort, leurs aspirations se complexifient. C’est une évolution naturelle. Les jeunes sont plus conscients de leurs droits, entendent les faire respecter, ils réagissent violemment aux injustices de toute nature. Ils aspirent à une société méritocratique, ils ont un sens critique aiguisé, ils jugent très sévèrement les manquements des gouvernants.

* Au fait, qu’est-ce qui freine le progrès, le développement à Maurice – tout ce qui est parfaitement réalisable – comme c’est le cas dans certains autres pays comme Singapour, par exemple, mais qu’on n’arrive pas mettre en chantier ici ? Est-ce la politique, la fonction publique qu’on ne parvient pas à réformer, le secteur privé davantage ‘risk-prone’ et plus intéressé dans l’immobilier, les ‘Smart Cities’ et IRS ?

Nous sommes aussi le pays des opportunités ratées. Nous avons réalisé des progrès remarquables au cours des 50 dernières années, mais notre performance globale est en deçà de notre potentiel. Deux freins majeurs, d’une part le manque d’ambition et d’envergure de nos dirigeants, de l’autre les réflexes profondément conservateurs des Mauriciens.

Je ne prends qu’un exemple : pour passer à un nouveau palier de son développement, Maurice a urgemment besoin de s’ouvrir davantage, en fait le pays a fortement besoin d’une nouvelle vague d’immigration, une immigration choisie sans doute, des professionnels, des cadres, plutôt que machinistes. Mais les Mauriciens adorent les touristes et exècrent les expats. Certains de nos dirigeants sont plutôt xénophobes. Et pourtant, je ne vois pas comment le pays pourra réaliser ses ambitions sans importer le savoir que nous n’avons pas.

* Il est aussi possible que la situation économique sur le plan international ne favorise pas un développement tel que l’on aurait souhaité avec la disparition de nos préférences et des régimes protectionnistes dans nos marchés d’exportation, ce qui fait que l’autre « miracle économique » ne sera pas pour si tôt. Il y a donc des accommodements à faire, sans pour autant négliger l’Europe… Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr que nous serons impactés, nous le sommes, par la conjoncture internationale. Mais je ne suis pas indûment stressé. Nous avons une grande capacité de rebond.

Je cite deux cas : dans les années 90, on n’arrêtait pas d’annoncer « le commencement de la fin pour la zone franche textile. » Des usines fermaient, des emplois se perdaient face à de nouvelles concurrences. Ministre de l’Industrie à l’époque, je me faisais fusiller par les syndicalistes parce que je disais me réjouir de la disparition des machines à coudre de la première génération pour faire de la place aux nouvelles technologies de production, passer des usines à forte densité de main- d’œuvre à des usines à forte densité de technologie. Ce qui avait été mis en œuvre est d’ailleurs ce qui existe toujours.

Pareillement, on nous annonçait la fin de l’industrie sucrière du fait de la disparition des préférences commerciales. Chacun aujourd’hui peut voir de quelle belle manière cette industrie vieille de trois siècles s’est réinventée. Alors je pense que les Mauriciens devraient arrêter de s’auto flageller.

* C’est presque toujours la politique qui agit comme vecteur du changement, et le message répété d’un gouvernement à l’autre, c’est que ‘le gouvernement fait ce qu’il faut’… sauf que cela ne se passe pas ainsi. Le changement passera aussi par un changement d’hommes – difficilement envisageable --, sinon faute de mieux par une grande alliance des mêmes et on recommence ?

Pour encore un bout de temps, ensuite si ce n’est pas la politique qui fait le ménage, la biologie le fera…

* En parlant des mêmes, quelle opinion faites-vous du peu de crédibilité qu’on accorde à la classe politique ces temps-ci ? Une crédibilité qui prend des coups, plus le temps passe avec les affaires qui se succèdent - la dernière concernant les berlines apparemment mises à la disposition des hommes politiques ou de leurs proches et des fonctionnaires. Rien ne doit nous surprendre, non ?

Je me garderais de commenter des spéculations, d’autant plus que nos journaux nous disent une chose aujourd’hui et son contraire le lendemain.

* En attendant le « renouvellement », le moment propice qu’on ait les hommes et les femmes que le pays mérite, quelle est votre vision pour le pays à l’horizon 2030 ?

En progrès certainement, si vous me dites qui sont les hommes et les femmes qui seront aux affaires dans les dix prochaines années, alors peut-être que je me hasarderais davantage…

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