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Interview : Jocelyn Chan Low - Historien PDF Print E-mail
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Interview : Jocelyn Chan Low - Historien

‘Une recomposition de l’échiquier politique semble extrêmement compliquée…

…Peut-on refaire le Bleu-Blanc-Rouge, ou même le remake 2000, eu égard à la frilosité de l’électorat face au double langage ?’

* ‘Une grande masse d’électeurs flottants ne suivront pas aveuglément les leaders dans leurs stratégies d’alliance’

* ‘Les conditions pour l’émergence d’une nouvelle force sont réunies comme jamais auparavant’

Premier mai et décompte des foules : c’est une tradition que les citoyens ordinaires n’ont plus envie de perpétuer. Ils ont des aspirations différentes en ce qui concerne leur vision de la politique. Mais force est de constater que les partis politiques n’arrivent pas à les suivre. Jocelyn Chan Low, historien, nous donne son avis.

Mauritius Times: Lors des rassemblements politiques, les foules ne sont toujours pas de bons indicateurs du ‘mood’ de l’électorat, surtout ceux organisés deux années avant l’échéance électorale. Il ne faut pas se tromper à ce propos, n’est-ce pas ? Quelle opinion faites-vous cependant des rassemblements organisés par le MSM-ML et le MMM lundi dernier?

Jocelyn Chan Low : Evidemment, bien qu’il y ait eu, dans une certaine mesure, une bataille des foules entre Rose Hill et Vacoas et, dans une moindre mesure, La Louise, l’assistance aux rassemblements du 1er Mai ne donne aucune indication ou presque quant à la cote de popularité relative des protagonistes au sein de la population. Car les dés sont pipés au départ en raison des gros moyens utilisés pour véhiculer des ‘sympathisants.’

Force est de constater que le public boude les rassemblements politiques. Selon certains observateurs, les trois rassemblements politiques n’ont réuni en tout que 7,000 personnes. Est-ce une indication de l’état d’esprit et du désenchantement, des Mauriciens face à la classe politique actuelle ?

Le public est-il devenu plus spectateur qu’engagé ? En tout cas, la foule aux rassemblements semble confirmer les résultats des sondages. La grosse majorité des Mauriciens ne se retrouvent plus au sein des ‘hardcore’ des partis politiques.

* Par contre, les absences lors d’un événement aussi politique qu’est devenu le 1er Mai nous informe ce que les ‘absentee-parties’ eux-mêmes pensent du poids électoral de leur formation politique actuellement. Il n’y a pas lieu donc de quelque sondage pour jauger le poids électoral du PMSD ni celui du PTr actuellement ?

Sincèrement, je ne le crois pas. Les absents avaient leurs propres raisons de ne pas organiser de rassemblements le 1er Mai. Il est vrai que cela aurait engendré une guerre de foules dont l’issue était incertaine, mais le PMSD s’est vu contraint de renvoyer son congrès à cause du mauvais temps. Et si certains partisans après le congrès seraient partis pique-niquer au bord de la mer malgré l’alerte de fortes houles ? Le danger était réel.

Quant au PTr, il y avait des signes de divisions internes qui auraient été accentuées avec l’organisation du meeting et la préparation de la liste des orateurs. Aujourd’hui ces rassemblements ne riment à rien. Peut-être pour le MMM, c’était important de montrer clairement qu’il a fait le deuil de la défaite aux élections générales de 2014.

* Rien cependant n’est constant en politique. Le PTr et le PMSD ont deux bonnes années devant eux - l’un pour se refaire une santé politique aussitôt les tracasseries de son leader avec la justice terminées, et l’autre c’est-à-dire le PMSD, pour démontrer qu’il peut bien « punch above its weight ». Qu’en pensez-vous ?

Je crois que le PMSD passe par une période de rôdage dans l’opposition mais je crois qu’on aurait tort de sous-estimer son poids électoral potentiel. Le PMSD revival n’est pas un mythe, loin de là !

Et XLD personnellement est d’un poids certain sur l’échiquier politique malgré les critiques des rangs du gouvernement qui essaient de le diminuer en tant que leader de l’opposition, en le comparant à Paul Bérenger.

Quant au PTr, il continue à engranger des points en raison des gabegies du Gouvernement. Et les conditions se mettent en place progressivement pour que son électorat retourne au bercail. Mais il est vrai que Navin Ramgoolam reste toujours controversé et décrédibilisé.

Il faudra attendre l’issue des procès en Cour car il est évident que Ramgoolam a une mainmise totale sur le Parti Travailliste.

* Pour que le PMSD et le PTr puissent remonter la pente, ces deux partis vont devoir toujours compter sur leur leader respectif malgré tout. Il ne faut pas se leurrer là-dessus également, non ?

Bien sûr, les dynasties se sont incrustés durablement dans les partis politiques. Et, en outre, vu la complexité de la société pluriethnique, le nom est synonyme de beaucoup de choses dans un système politique qui privilégie la représentation symbolique.

Pour beaucoup, Sir Satcam Boolell n’a été qu’une parenthèse dans l’histoire du PTr de même que Maurice Allet dans celle du PMSD.

D’ailleurs il y a eu cette déclaration récente qu’il n’y aura pas de PTr sans Navin Ramgoolam.

* Il ne faut pas se tromper aussi en ce qui concerne les discours des leaders du MSM et du MMM tenus lors de ces rassemblements du 1er Mai 2017. Les attaques de l’un contre l’autre et vice versa servent souvent à affaiblir celui avec qui on souhaite conclure une alliance éventuellement…

Oui, bien sûr. En fait, Pravind Jugnauth avait tout à gagner en prenant une posture régalienne, c'est-à-dire celle d’un homme d’Etat, et non d’un chef de parti, qui a déjà tracé sa vision du pays dans quelques années et qui s’attèle à la mettre en pratique dans le consensus. Cela aurait rehaussé son image de Premier ministre, et aurait fait oublier son intronisation controversée.

En vérité, il l’a fait en grande partie, son long discours étant consacré dans une grande mesure à l’économie, le social et la lutte contre la drogue. Mais on n’aura retenu de tout son discours que ses sorties virulentes contre ses adversaires et même contre Paul Bérenger bien que ce dernier ait été relativement ‘soft’ à son encontre.

L’ennui pour les politiciens, c’est que le public n’a plus la mémoire courte. Et des clips à la ‘Virer Mam’ peuvent être facilement concoctés et diffusés sur YouTube ou les réseaux sociaux en cas d’alliance entre ces deux partis…

Il semblerait que les leaders des partis n’ont pas encore intégré la leçon de 2014. Le ‘hardcore’ des partis mainstream s’est largement évaporé. On se retrouve avec une grande masse d’électeurs flottants qui ne suivront surtout pas aveuglément les leaders dans leurs stratégies d’alliance.

En fait on peut même évoquer une crise du système. Notre système électoral, en raison de la complexité de notre société, a été façonné de telle manière à favoriser les grandes alliances. Le ‘First Past The Post in 3-Member Constituencies’ donnent très peu d’élus aux partis qui se trouvent en 2eme ou 3eme position, souvent par quelques voix seulement.

Ainsi, les observateurs politiques spéculent déjà sur les alliances à venir. Mais force est de constater que dans l’état actuel des choses, une recomposition de l’échiquier politique semble extrêmement compliquée.

Peut-on refaire le Bleu-Blanc-Rouge, par exemple, ou même le remake 2000, eu égard à la frilosité de l’électorat face au double langage ? On se souviendra longtemps du comportement de l’électorat du MMM et du PTr aux élections de 2014…

* Le discours de Paul Bérenger concernant le mandat MMM-MSM de 2000 à 2005 – « période qu’il n’oubliera jamais » et son souhait de « bizin fer sa revini » est assez surprenant, non, lui qui est d’habitude plus fin dans la réalisation de ses objectifs politiques ? Ou faut-il croire qu’il sait pertinemment bien qu’il devra en fin de compte contracter une alliance «vendable » aux militants pour les législatives ?

Bérenger ne fait aucune allusion à la légère et évidemment cela peut être perçu comme un appel du pied pour la reconstitution de l’alliance MSM-MMM incluant le ML, surtout qu’Yvan Collendavelloo ne cesse depuis quelque temps d’évoquer son admiration pour Bérenger, le leader de l’opposition par excellence qui sait faire trembler un gouvernement !

Mais Bérenger a aussi évoqué sa stratégie d’aller seul aux élections au sein d’un front regroupant aussi des individus, des professionnels, des jeunes issus entre autres, d’autres partis politiques sous le thème du renouveau, invitant ainsi à la dissidence au sein d’autres formations politiques.

Une espèce de front à la ‘En Marche’ de Macron, toute proportions gardées est dans l’air du temps ! Et Bérenger a effectivement compris ce que l’électorat souhaite en termes de programme et de gouvernance.

Paul Bérenger est un des rares politiciens qui sait articuler les attentes de la population et qui trouve toujours des formules qui font mouche. Mais, malheureusement, il est perpétuellement à la recherche d’une stratégie politique qui l’amènerait au pouvoir afin de traduire en réalité sa vision. Au fond, en termes de stratégie en ce moment, il joue sur deux cartes en même temps. Mais finalement tout dépendra aussi de l’humeur de ses partisans et militants.

* A bien voir, il se peut que les militants soient, après le mauvais souvenir de décembre 2014, totalement contre toute alliance avec quelque parti, d’où les déclarations répétées de Paul Bérenger que le MMM ira seul aux élections…

Evidemment, les militants ont trop souvent fait les frais dans le passé des renversements d’alliances. Et, en même temps, faire alliance avec une autre formation politique a un impact considérable sur l’identité du parti, en termes de son programme, de son image, etc. Et on regroupe ses partisans plus facilement en gardant son identité propre.

De même, une alliance électorale freine le processus de renouvellement et de féminisation des cadres du parti. Et, en outre, Navin Ramgoolam a été tellement diabolisé par Bérenger lui-même, et encore davantage après les élections de 2014, qu’une alliance PTr-MMM relève de l’impossible - du moins pour l’instant.

Mais Pravind Jugnauth court aussi le risque d’être diabolisé par les militants bien que Bérenger, depuis quelque temps, réserve ses critiques les plus virulentes contre SAJ et est quelquefois très ‘soft’ à propos de Pravind. Mais qu’importe, il est quand même plus difficile aujourd’hui de vendre une alliance quelconque aux militants.

* Qu’en est-il du Mouvement Patriotique ?

Ils ont réalisé un meeting moyen et Alan Ganoo a insisté que c’est un parti jeune en termes de cadres et en termes d’âge. Le Mouvement Patriotique ne peut aspirer qu’à être une force d’appoint aux prochaines élections générales. Avec Lesjongard et Sorefan intégrant le MSM, ils n’ont plus beaucoup d’options.

Il se pourrait bien qu’ils se rallient au MMM à moyen terme. En tout cas, la formule que Bérenger a évoqué dans son discours laisse la porte ouverte à un arrangement avec certains dirigeants du parti.

* Une lutte à trois, si cela se produit éventuellement : est-ce un pari risqué pour le MMM – et pour le PTr, selon vous ?

Le pari est risqué pour tous, y compris pour la démocratie mauricienne. Ce sera un scénario inédit à un moment où aucun parti ne peut prétendre à un ‘hardcore’ de diehards de plus d’environ 15%. Donc, tout dépendra d’une campagne, qui risque d’être chaotique car les circonscriptions envoient 3 députés à l’Assemblée. On peut imaginer le backbiting interne et les petits arrangements que cela pourrait provoquer…

* Par ailleurs, pensez-vous que les conséquences d’une lutte à trois pourraient s’avérer dangereuses pour notre démocratie et aussi pour la stabilité et l’harmonie du pays ?

Tout le monde semble oublier qu’avec le First Past The Post, le scénario d’une lutte à 3 ou à 4 peut produire un gouvernement avec une majorité absolue au Parlement mais ne disposant du soutien que de 35% de la population.

Il y aura alors un sérieux problème de légitimité politique pour le gouvernement… Imaginez un instant le MMM, ou le PTr au pouvoir avec seulement 35% des voix des électeurs… Dans un pays comme Maurice, ce serait dangereux pour la stabilité sociale

* On en parle depuis des années : la recherche d’une alternative aux partis qui dominent l’échiquier depuis des décennies… Si on vous disait que le temps est propice pour l’émergence d’une nouvelle force, que diriez-vous ?

Les conditions sont réunies comme jamais auparavant. Ce que les sondages démontrent clairement, c’est que l’offre politique - c'est-à-dire les partis, leur personnel politique, leurs discours - ne satisfait pas la demande politique actuelle. Globalement, les Mauriciens veulent plus d’intégrité, plus de sincérité, une absence de double langage, d’autres pratiques politiques, et un personnel politique nouveau, plus jeune.

Les leaders politiques appartiennent à une génération ancienne et ont des pratiques politiques d’un autre temps. Cela dit, les voix qui s’élèvent pour réclamer un renouveau n’arrivent pas à se fédérer autour d’une personnalité forte, tel Macron en France.

Et puis le système électoral, le problème de financement des partis politiques sont autant d’obstacles à l’émergence de cette nouvelle force.

Mais je ne désespère pas surtout que les leaders actuels semblent avoir verrouillé leur parti contre toutes velléités de changement, de renouvellement de personnes et de pratiques qui seraient contraires à leurs intérêts personnels.

* Il est évident cependant que l’électorat est en mode d’attente : rien n’est joué jusqu’ici. Par ailleurs, si l’actuel Gouvernement avec à sa tête Pravind Jugnauth parvient à « deliver » durant le reste du mandat, les données politiques pourraient changer. Qu’en pensez-vous ?

C’est cela le pari du MSM-ML. Gagner la bataille de la croissance, du développement et de l’amélioration des conditions de vie des Mauriciens. Cela pourrait faire oublier les scandales et autres problèmes de gouvernance.

C’est un énorme défi dont la réussite ne dépend pas que de facteurs locaux. On sait qu’il y a de grosses incertitudes au niveau international, avec Donald Trump, le Brexit, etc. C’est un pari extrêmement risqué. C’est peut-être pour cela que certains dans les coulisses travaillent déjà dans l’optique d’une recomposition sur l’échiquier politique.

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