Interview Me Rama Valayden

 

Interview: Me Rama Valayden


« Ramgoolam et Bérenger doivent se réinventer »

* « Lorsqu’on additionne les 35% du PTr avec le 30% du MMM, les 15% restants vont aux différents petits partis, et il ne vous reste plus qu’un reliquat de 5%. Que pouvez-vous bâtir avec 5% ? Une troisième ou une quatrième force politique ?… »

* « L’Opposition actuelle, surtout celle de Paul Bérenger, se résume à une prise de position chaque samedi à travers une conférence de presse. Avons-nous une opposition sérieuse, crédible ? Celle qui est présente est nourrie par une partie de la presse »

 

La crise économique mondiale affecte le monde entier d’une manière ou d’une autre. De même, les effets catastrophiques du changement climatique dans plusieurs pays donnent naissance à des inquiétudes. Il existe bien une certaine instabilité au niveau planétaire. Quelles sont les conséquences des crises – financières, environnementales, sociales et autres – sur la République de Maurice ? Nous avons invité Me Rama Valayden, un habitué du terrain, à nous donner son avis.

Mauritius Times: D’abord, M. Valayden, dites-nous vos sentiments par rapport à la situation qui prévaut dans le pays présentement par rapport à la gouvernance, au climat politique et économique, et aussi la situation au niveau du law & order ?

Me Rama Valayden : Etant quelqu’un de très proche des hommes et très observateur de la chose humaine, je ressens une dose incroyable de pessimisme à travers le pays, cela alors que la situation n’est pas aussi grave comme elle l’est ailleurs. Malheureusement, nous devenons de plus en plus un peuple pessimiste et nous cherchons, me semble-t-il, des raisons pour être pessimistes. Il semblerait que le pessimisme tend à devenir un réflexe naturel chez les Mauriciens, et particulièrement chez nos hommes politiques, les dirigeants des plusieurs ONG mais aussi des hommes et femmes engagés dans notre société. Ils ont tendance à focaliser uniquement sur des aspects négatifs en toutes choses – ils n’analysent les choses qu’à travers le prisme de la négativité, ce qui est dommage, à mon avis.

Cependant, je dois admettre que certains signes d’inquiétude refont surface : le spectre du chômage et la précarité de l’emploi semblent revenir hanter les jeunes Mauriciens. Aujourd’hui, à travers le pays, nous voyons davantage de jeunes sans emploi pendant une période dépassant une année. Lorsque j’étais ministre dans le gouvernement de l’Alliance de l’Avenir, nous avions certes rencontré de grosses difficultés, mais les gens semblaient confiants dans un avenir meilleur. Aujourd’hui, par contre, que ce soit dans le secteur hôtelier, l’offshore, le monde des affaires, les petites et moyennes entreprises, il existe une situation plutôt sensible. Mercredi matin, des employés d’hôtel sont venus me consulter suite à leur suspension par le patronat pour des raisons banales ; l’administration, me semble-t-il, cherchait des raisons pour les mettre à la porte. De telles choses provoquent un effet domino.

* Donc, si les gens n’analysent les choses qu’à travers le prisme de la négativité, ils ont de bonnes raisons d’être pessimistes. C’est ça ?

Oui, d’une certaine manière, parce que le gouvernement et aussi les corps para-étatiques ne donnent pas de raisons à espérer ou ne véhiculent pas ce qui est en train d’être fait concrètement sur le terrain. Prenons, par exemple, ce qui se fait au niveau de l’Agriculture et de la sécurité alimentaire. Nous avons fait des progrès dans ce secteur, mais en ne communiquant pas suffisamment aux Mauriciens ce qui a été accompli, les autorités concernées ne font que distiller un sentiment de pessimisme. Il est probable que le gouvernement mais aussi un certain nombre de Mauriciens aient accompli des choses intéressantes également dans d’autres secteurs et qu’on ne communique pas ces informations. Il est également probable que ce pessimisme ambiant trouve son origine dans la perception que le pays vogue au gré du vent ; il n’y a pas un sens de direction, et nous ne parvenons pas à voir « the big picture ».

* Entendez-vous par-là qu’il nous manque un Capitaine à bord du ‘Ship of the State’ ?

Je dirais que le Capitaine est bien là mais il n’est pas épaulé par une bonne équipe. Ce qui fait que le Capitaine se voit contraint de se fier uniquement à son propre jugement et à son instinct pour prendre des décisions : il est esseulé. Or, la gouvernance d’un pays est devenue de nos jours une affaire très complexe ; il faut qu’il y ait de fortes personnalités autour d’un Premier ministre pour lui dire les choses ouvertement même si d’autres n’osent pas prendre la parole. Je pense qu’au-delà du charisme personnel du Premier ministre, certains éléments ont contribué à créer l’impresssion que Navin Ramgoolam est un géant et les autres ne sont que des pygmées : ces éléments sont l’auto-exclusion du MSM du gouvernement mais aussi le fait que le MMM avait voulu à un certain moment se joindre au gouvernement.

Il est possible que certains soient effectivement des pygmées qui ont peur de dire la vérité à Navin Ramgoolam et ne font qu’accepter ce qu’il dit… Je crois sincèrement que le PM aurait souhaité être contredit par ses ministres avec des arguments intelligents. Or, en ne disant pas les vérités au Premier ministre, ils ne font qu’empirer les choses. Et il arrivera un moment où nous allons constater que le roi est nu, ce qui ne sera pas dans l’intérêt du pays et certainement pas dans l’intérêt politique du Dr Ramgoolam.

* Estimez-vous donc que cette situation requière une solution politique ?

Oui. Il faut que tous les éléments de la classe politique mais aussi la population se réveillent et se disent que nous vivons des moments difficiles. Nous avons de gros défis devant nous et il y a une forte probabilité que tout peut s’écrouler at any given time, nous menant à notre perte. Il faut tout mettre en œuvre face à ces grands défis, et un petit pays comme Maurice doit compter sur toutes les intelligences en son sein. Le pays a grandement besoin d’un sens de direction, que ce soit au niveau de l’administration centrale et régionale, du secteur privé, des organisations qui militent au niveau de notre société… Cependant, le leadership doit provenir du Conseil des ministres.

* Une reconfiguration politique construite sur la base d’une nouvelle alliance politique constituerait-elle, à votre avis, une partie de la solution ?

Regardez ce qui se passe ailleurs. En Angleterre, le gouvernement, les journaux, tout le monde disait qu’il leur faut un gros projet pour battre la récession et pour redonner confiance à la Grande Bretagne ; ils se sont battu pour avoir les Jeux Olympiques à Londres, et ils sont parvenus, à mon avis, à redonner une certaine envie de vivre aux Britanniques grâce à cette initiative. Les économistes, les statisticiens, etc., seront incapables de mesurer l’effet de tels événements sur le ‘mood’ d’une population et sur ce qu’un pays reçoit indirectement en termes de bénéfices non-matériels…

Qu’avons-nous à Maurice en termes de projets susceptibles de galvaniser le peuple ? La Commission Justice et Vérité, l’Equal Opportunity Commission, l’Aapravasi Ghat ou le projet Le Morne ? Ce sont tous de gros projets… du passé, c’est fait. Ce que nous reste présentement, c’est uniquement la gestion au quotidien, cela en laissant le champ libre aux économistes qui viennent nous dicter leur loi. Or, à chaque fois qu’on s’est borné à n’écouter que les économistes, nous avons perdu la bataille des idées et de l’innovation. Il est temps de sortir de ce carcan pour penser davantage en termes d’un peuple et de projets qui galvaniseront la nation pour pouvoir aller en avant et encore plus loin. Nous sommes condamnés à non seulement galvaniser la nation, nous sommes aussi condamnés à mener le rôle de leadership au niveau régional…

* Les hommes politiques, les dirigeants en particulier, sont préoccupés par leurs projets d’alliance — certains pour de bonnes raisons, d’autres pour de mauvaises raisons – et vous pensez qu’ils seraient prêts à réfléchir en termes de « grands projets » susceptibles de galvaniser le peuple mauricien ?

C’est seulement le PM qui peut accomplir cela. Ramgoolam est, à mon avis, le seul homme politique capable de venir de l’avant avec un programme dépassant son parti ou même le cadre d’une éventuelle alliance PTr-MMM pour accomplir quelque chose de grand et ce, dans l’intérêt national, tout en marquant notre Histoire. Il peut le faire en faisant appel à une collectivité d’intelligences. Laissez moi ajouter en passant que ces projets d’alliances font peur, ou ils font rire… Je disais donc que Ramgoolam pourrait bien dépasser son parti et s’appuyer sur la force d’une collectivité d’intelligences pour travailler sur un grand projet capable de changer véritablement la vie des Mauriciens dans l’espace de trois ou cinq ans. Cela tout en maintenant nos traditions démocratiques et ne permettant pas la ‘singapourisation’ de Maurice. Il faut, au contraire, être à même de pouvoir exporter le modèle mauricien. Un modèle qui respecte l’intelligence, qui va promouvoir la tolérance, la démocratie et les libertés individuelles ; bref, un modèle où le peuple est au centre de tout développement.

* Vous avez côtoyé nos principaux dirigeants politiques de ces dernières années. Les voyez-vous suffisamment disponibles pour accomplir de telles choses sachant qu’ils sont préoccupés par leurs projets d’alliances ? On dit que ce qui les préoccupe, c’est le pouvoir…

C’est pour cela que je dis que la seule personne capable de mener ce grand projet de société actuellement, c’est Navin Ramgoolam. Est-ce que Ramgoolam a le sens de l’Histoire ? Est-ce qu’il est capable de prendre la parole pour dire qu’il éprouve le plus grand respect pour le Parti Travailliste – parti aux idéaux élevés -, mais qu’il y a de grands dangers qui nous guettent et qu’il est donc nécessaire de dépasser le cadre d’un pouvoir éphémère et le Parti pour accomplir de grandes choses pour le pays ? Je crois que le PM est capable de prendre cette initiative et le temps est arrivé…

Je pense que Navin Ramgoolam aura intérêt à faire un saut générationnel en passant le relais non pas à ceux qui l’entourent mais à une génération de moins de 35 ans. Il aura à se réinventer parce que l’Histoire, le présent et l’avenir, le demande. Si Navin Ramgoolam ne se réinvente pas, même les gens qui votent pour le Parti travailliste en auront marre de le voir à la télévision chaque soir : Ramgoolam, Ramgoolam et encore Ramgoolam. Cela constitue un danger pour lui-même et son parti. Il aura à tenir un nouveau discours, il est le seul capable de le faire au sein du PTr, car il n’y a pas de bons communicateurs au sein du gouvernement, ou je dirai que bien peu peuvent communiquer correctement. Les autres, qui le font, parviennent à faire un tort immense non pas au PTr mais au pays même pour la bonne raison qu’ils ne galvanisent plus les jeunes qui tournent alors leur regard ailleurs…

* Et que faites-vous de l’Opposition?

L’Opposition actuelle, surtout celle de Paul Bérenger, se résume à une prise de position chaque samedi à travers une conférence de presse. Avons-nous une opposition sérieuse, crédible ? Celle qui est présente est nourrie par une partie de la presse. Il y a, certes, des gens intéressants au sein de cette opposition. Mais, à l’exemple de Ramgoolam, Bérenger aussi devra se réinventer. On ne pourra pas, in a manner of speaking, ‘flush’ Paul Bérenger ; il dispose après tout d’un électorat tournant autour de 30%. Par ailleurs, peut-on dans ces moments décisifs où le pays se trouve face à de grands défis lui dire qu’on ne veut pas de lui ? Au contraire, Bérenger devra faire partie de cette grande équipe pour ré-oxygéner notre aquarium parce que nous sommes tous des poissons d’un seul et même aquarium.

* Selon les dires des deux principaux protagonistes, c’est la question du Best Loser System qui a fait capoter le projet d’alliance entre le PTr et le MMM. Pensez-vous que ce soit la véritable raison ?

Je crois que c’est un problème d’égo. J’ai pu côtoyer Bérenger, Boodhoo, Ramgoolam et d’autres dirigeants, et je peux vous affirmer qu’il n’y a pas de raisons objectives à la base de l’éclatement des alliances ; il n’y a que les égos qui font éclater les alliances. En vérité, fondamentalement, il n’y a pas de grandes différences entre les partis politiques. C’est seulement en 1976 que le MMM avait une différence fondamentale avec les autres partis. Au fond, ils ont la même architecture. Ce qui est différent parfois, c’est la couleur de la devanture de la maison. Par ailleurs, ils sont souvent prisonniers des mêmes financiers…

* Pourquoi est-ce que le MSM ne semble pas avoir réussi son effet-Jugnauth, valeur du jour ?

Le peuple a décelé un coup fourré dans toute cette affaire. Les Mauriciens sont intelligents, ils sont capables de ressentir certaines choses. Dans cette affaire précise, ils ont senti le « snoek qui pé brillé », c’est-à-dire, ils ont eu le sentiment que Sir Anerood Jugnauth est venu à la rescousse de son fils suite à un SOS d’un MSM qui prenait dangereusement de l’eau. C’est ce que pense la très grande majorité des Mauriciens. Donc, qui va croire Jugnauth maintenant ? En venant à la rescousse de son fils, Jugnauth – malheureusement – s’est décrédibilisé pour mener à bien une autre entreprise. Je parle du fait que Jugnauth est revenu, je ne dirai pas pour de mauvaises raisons, mais pour des raisons qui sont en train de blesser l’intelligence mauricienne.

* Mais même si, le peuple est suffisamment intelligent pour lire dans le jeu de Sir Anerood Jugnauth, Paul Bérenger ou Navin Ramgoolam, le PM aura quand même, du point de vue de l’arithmétique électoral, à se faire des soucis devant ce ‘remake 2000’, n’est-ce pas ?

Oui, parce que le gouvernement d’aujourd’hui n’a pas de grand projet pouvant galvaniser le peuple. Nous pouvons en parler à longueur de journée sur ce qui devrait ou pourrait faire partie d’un tel projet. Mais il est vrai aussi que le PTr n’a pas, à ce jour, élaboré un grand projet pouvant galvaniser le peuple.

* Faute d’un grand projet, les dirigeants pourraient être tentés de prendre un ‘short cut’ politique. Qu’en pensez-vous ?

Dans une situation de bipolarisation politique, qui se reflète au niveau du ‘hard core’ des partis respectifs, c’est impossible de bâtir une troisième ou quatrième force politique lorsque les deux principaux partis se mettent ensemble. C’est pour cela que je souhaite que les dirigeants de ces principaux partis politiques se réinventent afin de bâtir quelque chose de plus noble . Il existe bien ceux qui pensent qu’on pourra bâtir un nouveau parti. C’est peut-être louable mais à mon avis, ce n’est pas réalisable. Lorsqu’on additionne les 35% du PTr avec le 30% du MMM, les 15% restants vont aux différents petits partis, et il ne vous reste plus qu’un reliquat de 5%. Que pouvez-vous bâtir avec 5% ? Une troisième ou une quatrième force politique ?

* Parlons de l’affaire qui a défrayé l’actualité quelques semaines de cela : l’affaire Harte. Vous n’avez pas été particulièrement tendre envers la MCIT par rapport à l’enquête que cette unité avait menée dans le cadre de cette affaire. Il semblerait que l’enquête menée par la Special Squad, composé de limiers de l’ADSU et du CCID, aurait connu un développement important la semaine dernière et qui mènerait éventuellement à l’inculpation provisoire d’un premier suspect. Mais c’est toujours trop tôt pour affirmer que vos critiques contre la MCIT étaient justifiées, n’est-ce pas ?

Je suis convaincu de l’innocence de ces deux personnes et c’est pour cela que je l’ai dit haut et fort. Ce n’est jamais trop tard pour bien faire, et il est toujours possible, à mon avis, de faire la lumière sur ce cas en se basant sur des analyses scientifiques plus rigoureuses et en recherchant le témoignage mais aussi les empreintes des étrangers qui étaient à l’hôtel.

Je pense que la police a intérêt à maintenir bien plus de discrétion par rapport à l’évolution de son enquête, cela afin de mettre toutes les chances de son côté et s’assurer d’obtenir des résultats. Ce qu’il faut, ce sont des renseignements fiables. Par conséquent, il faut y mettre le paquet, même si cela requiert l’offre d’une grosse récompense à tout informateur afin de retrouver le/s coupables. Il ne faut plus se fier aux méthodes utilisées par la MCIT dans le passé ; cela ne fonctionne pas et cela fait honte au pays.

* Dans le sillage du jugement dans cette affaire, vos confrères légistes et vous-même aviez affirmé avoir une idée précise de ce qui s’est passé dans la Chambre 1025 où logeait le couple McAreavy. Parlez-nous en.

J’ai partagé des informations avec la police dans un souci d’aider à élucider cette affaire. Je suis convaincu que le vrai coupable est à l’extérieur, pas nécessairement à l’étranger, mais une personne qui est on the run actuellement.

* Est-ce que vous avez des craintes qu’avec cette nouvelle enquête, menée par le Special Squad, il y ait un risque de « double jeopardy » ?

Il y a des risques parce qu’il y a des personnes têtues qui n’acceptent pas la défaite. Elles veulent à tout prix faire croire que ces deux personnes ont été acquittées par les jurés tout simplement parce que leurs avocats ont fait un excellent travail. Moi je dis : de grâce, Messieurs, cherchez bien et vous allez trouver le/s vrais coupable/s.

 

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