« La lutte des classes est plus que jamais d’actualité »

Interview : Me Dev Ramano, Membre du Mouvement Premier Mai

‘Si Bérenger fait une alliance, que ce soit avec un MSM rafistolé ou avec le PTr, il cassera encore plus son parti’

Dans le passé, les grands partis politiques ont monopolisé le pouvoir. La question de concurrence avec les petits partis ne se posait même pas. Aujourd’hui, l’électorat a des doutes et réfléchit à la portée limitée du vote-sanction. Les acteurs politiques des petits partis de gauche, eux, n’ont jamais cédé au découragement dans le contexte local. Le Mouvement Premier Mai, tout comme d’autres petits partis, ont annoncé leur participation aux élections partielles de la circonscription No 18, et leur candidat sillonnent le terrain depuis un certain temps. En quoi consiste cette politique alternative des partis de gauche ? Dev Ramano, membre actif du MPM, répond à nos questions. 

Mauritius Times : Pourquoi cette participation du Mouvement Premier Mai à l’élection partielle au No. 18 alors que l’expérience vous a sûrement démontré que les dés sont pipés dès le départ en faveur des partis traditionnels, qui sans doute disposent de moyens financiers importants, d’un appareil organisationnel bien rôdé pour de telles campagnes, mais surtout d’un électorat qui reste encore et toujours, et malgré tout fidélisé ?

Dev Ramano : Même s’ils disposent de tout cela, la question reste posée. Sont-ils crédibles ? Il est impératif que le Mouvement Premier Mai (MPM) participe à cette élection. Les dés sont pipés certes par la force de l’argent, du mensonge et du bluff des partis traditionnels. Mais si nous ne réagissons pas, ils resteront éternellement pipés. Cela étant dit, il n’y a pas seulement que cela !

Pendant ces 35 dernières années, dans le sillage du vent néolibéral, tous ces partis traditionnels, à travers les divers gouvernements successifs qu’a connu ce pays, se sont engagés sur une pente de contre-réformes, remettant en cause une série d’acquis sociaux – sécurité sociale, services publics, notre eau est aujourd’hui menacée de privatisation – tirant vers le bas le niveau de vie, les droits et les conditions de travail. Les nouvelles lois du travail, l’Employment Rights Act et l’Employment Relations Act, dans le cadre d’une tangente de flexibilité de « hire and fire » en sont les instruments du désastre annoncé du tissu social, comme en témoigne le panorama socio-économique local actuel.

Au cours de ces dernières décennies, les classes dominantes se sont dotées, par l’attrait de gros salaires et de ‘fringe benefits’, des ‘meilleurs et surtout fidèles’ équipes de gestionnaires, d’intellectuels, d’administrateurs et d’organisations fortes. Il semblerait que les partis traditionnels aient été soudoyés jusqu’aux pores, certains valets gouvernementaux se seraient mis à leur solde et il y aurait eu ces lois musclées pour mener à bien la barque néolibérale.

Le tout a été quadrillé par une panoplie idéologique ingénieusement orchestrée par de ronflantes incantations. « L’idéologie est morte ». Le capitalisme était projeté comme « la fin de l’histoire, comme l’horizon indépassable de l’humanité ».

Mais tous ces mythes de l’immuabilité volent en éclats aujourd’hui – avec la crise multiforme – économique, social, politique, écologique et humaine. Ces partis et ces messieurs du ‘mainstream’ ont failli lamentablement. Ces adeptes du système bégaient politiquement et ont été incapables de répondre à ces hécatombes et aux violences sociales que sont le chômage, la précarisation, les licenciements, entre autres. De surcroît, ils sont décrédibilisés, gangrenés par leurs lots de corruption et de financements occultes.

Mais il y a quand même une lueur d’espoir. Nous notons à travers le monde et ici qu’il se manifeste une certaine effervescence, un réveil en termes de renouveau politique même si c’est encore au stade des balbutiements. Cela se sent – des couches populaires qui commencent à entrevoir la nécessité de construire autre chose politiquement – même si elles sont toujours assises au bord du lit, se frottant les yeux !

* Quelles explications donneriez-vous au fait que l’électorat, du moins la grande majorité, ne suit pas les partis de gauche ? Est-ce que c’est dû au fait de l’opportunisme de l’électorat qui lui aussi cherche « so boutte » auprès de ceux qui détiennent le pouvoir, ou est-ce parce que cet électorat ne croit plus dans le discours de la gauche qui, selon lui, est resté figé dans la lutte des classes ?

Rester figé dans la lutte des classes ! Pense-t-on que les classes n’existent plus ? Que les contradictions de classes n’existent plus ? Et donc que la lutte des classes est dépassée ? Permettez-moi de rappeler que la crème des patrons internationaux, Warren Buffet, avait ceci à dire à propos de la lutte des classes, il y a quelques années : « La guerre des classes existent bel et bien. Les capitalistes ont gagné la lutte des classes ».

Alors ne soyons pas sots, car cette posture de reniement ne fait que le jeu de ceux qui pillent notre société politiquement et économiquement. En vérité, la lutte des classes est plus que jamais d’actualité.

Il est aussi vrai qu’à Maurice, le « contact culture », notamment dans le sillage de la politique traditionnelle partisane ces dernières décennies, a inculqué aux gens un certain instinct de ‘tueur’ – « moi avant toi », « moi à ta place », « les miens avant, après les tiens ».

La configuration sur le terrain commence à changer. Le nombre de votes qu’ont recueillis les organisations comme Lalit, Resistans ek Alternative et le Mouvement Premier Mai lors des dernières élections générales en sont une indication. Jack Bizlall avait attiré au-delà de 3,500 votes à Beau-bassin/Petite Rivière.

Pour l’élection partielle du 17 décembre, le MPM avait proposé une plateforme unitaire avec un candidat unique à gauche et démocratiquement choisi. Malheureusement celle-ci a été repoussée de façon cavalière et anti-pédagogique par les deux autres composantes de la gauche.

Alors le MPM se jette pleinement dans la bataille à Quatre-Bornes et nos militants sont confiants que nous ferons mieux qu’en 2014 et ils envisagent carrément l’élection de notre candidat. Si jack Bizlall est élu, ce serait un tsunami politique qui jetterait les jalons pour une organisation large et majoritaire, et pourrait rassembler en insufflant confiance dans un autre projet social.

La participation du MPM dans ce tremplin électoral cadre avec le projet qui consiste à concrétiser une organisation politique réunissant les critères de la qualité et de la quantité.

* Ceux qui ont quitté le MMM au fil des années parleront de « déviation », mais au fait n’est pas le « recentrage » du MMM vers le ‘Consensus Social’ prôné par Paul Bérenger « away from » une politique de gauche basée sur la lutte des classes qui a maintenu ce parti à flot ? Il n’y a pas que le leader mais aussi le parti qui sont devenus des « political animals », n’est-ce pas ?

Si je vous comprends, vous parlez du MMM à flot ou à la dérive, en juxtaposant ce qu’il est aujourd’hui et ce qu’il était avant en termes d’idées, d’inspiration et de projet social alternatif ?

Pour comprendre cette dérive, il ne faut pas faire l’amalgame des vraies causes et des aspects symptomatiques. Les phénomènes de l’âge, de l’arrogance, de langage de ces dirigeants, du manque de collégialité au sommet, de leader inamovible, l’alliance de concubinage MMM-PTr avec le parasitage du projet de deuxième République, les koz-kozé, les tangos on/off, les calculs électoraux machiavéliques greffés sur un « communalisme scientifique », ne sont que les symptômes d’une crise d’identité profonde.

Les vraies causes sont ailleurs, enfouies dans l’histoire des « années de braises » de ce parti. Elles relèvent du domaine des choix stratégiques. Les réponses de la dérive doivent être cherchées dans le « paradigm shift » stratégique du MMM, notamment comme vous le dites, la stratégie de « consensus social » pour devenir des « political animals ».

Le mal réside dans un saut par rapport aux choix stratégiques. Le MMM avait déjà perdu la moitié de sa virginité politique très tôt lorsqu’il avait abordé la problématique de sa triste posture vis-à-vis du pouvoir économique et de l’Etat existant. Il perdait ainsi son âme dans des compromis immoraux et des compromissions futiles. Dans ce sillage, il y a eu l’épuration et l’exode des têtes pensantes, à l’instar des militants de Lalit, de ceux qui sont aujourd’hui au MPM, de Jooneed Jeeroobarkhan, etc., et aussi la désintégration et l’extinction de la réflexion.

Pour résumer : d’une politique de transformation sociale, le MMM a basculé dans une politique de réformes. De là, il a sauté vers une politique de non-réformes. De cette posture, il a dégringolé dans une politique de contre-réformes, pour finalement intégrer carrément ce système immonde. Le résultat final est celui d’un MMM réduit en peau de chagrin, et comme l’a si bien dit l’autre, un MMM qui végète comme une « âme en peine ».

* Si je vous disais qu’il y a sur l’échiquier politique ce qui suit : les grands partis (PTr et MMM), les groupuscules (PMSD, MSM, ML et MP) et les partis de gauche (Mouvement Premier Mai, Lalit, Resistans ek Alternativ…), et que la partielle au No. 18 le 17 décembre prochain – si cela tient bon –, viendra nous en donner la confirmation, que diriez-vous ? Est-ce que cela en vaut le coût financier ?

Cette élection a été provoquée sur une base bancale – la démission de Badhain. Celui-ci, après avoir été « chief cook » de la fameuse cuisine de La Caverne, conteste aujourd’hui les recettes de cette même sinistre cuisine.

Dans une gymnastique de « contre-métro » à « pour-métro » à « re-contre métro », de « contre biométrique » à « pour biométrique » à « re-contre biométrique », d’une posture de KGB à celle de Colombo, Badhain prend ses désirs pour des réalités.

Laissé en plan par les autres partis de l’opposition, notre inspecteur Gadget est désillusionné et reste un « non-starter » dans cette élection malgré ses moyens hors normes.

Le MSM, figé par la peur, parait-il, évite cette partielle comme la peste. C’est un aveu plat que sa politique socio-économique a foncièrement failli et qu’elle est contre les intérêts des masses qui l’ont porté au pouvoir en 2014. De plus, il se faufile en douce à cause de l’accumulation de ses lots de casseroles sonnantes.

Les autres partis de l’opposition traditionnelle adoptent leur jeu opportuniste habituel. Ils tentent, pour leur survie, de se positionner en vue des éventuelles alliances imminentes dans le cadre des élections générales de 2019 sans aucun projet sain.

Mais ce serait une erreur de concevoir l’organisation de cette élection comme synonyme d’un « coût financier » superflu. Je considère que cela reste une vue limitative. Un exercice démocratique, un choix au suffrage universel, la démocratie tout court n’a pas de prix.

Dans tous les cas, la participation de la vraie gauche à cette élection partielle reste pertinente. Ce tremplin électoral doit nécessairement être une prémisse pour propulser un projet alternatif large et crédible dans lequel la majeure partie de la population imprime sa confiance.

* Quelles impressions vous laisse votre engagement sur le terrain dans le cadre de la campagne au No 18 ? Comment est le ‘mood’ ? Quelles sont les aspirations et les craintes des Mauriciens ? Et leurs sentiments sur les grandes questions qui agitent l’actualité ces derniers temps ?

Après maintes trahisons et bluffs des partis politiques traditionnels, c’est normal que les gens se sentent blasés. On commence à se rendre compte que ces messieurs ou partis qui sont passés par les coulisses du pouvoir à un moment ou à un autre — gouvernement et opposition confondus – ont la même politique dans le fond. Ils ne divergent que dans la forme. D’ailleurs, c’est pour cela qu’ils ont pu à divers moments pendant ces 35 dernières années, sans aucune pudeur, s’allier les uns aux autres.

Bien sûr, on discerne une attitude simultanée de résignation au sein de l’électorat et de répugnance vis-à-vis du pouvoir en place. Mais il se dessine aussi une grosse colère et de la frustration vis-à-vis de ce défilé de crimes en col blanc, de la corruption ambiante, du projet de dynastie de Jugnauth, de l’arrogance de ceux qui détiennent pouvoir et autorité, et des stratégies de « veyer séké » pour constituer de nouvelles alliances.

Dans ces circonstances, l’abstentionnisme pourrait s’enfler à un taux alarmant lors de cette joute du 17 décembre. A cette frange d’abstentionnistes potentiels, au niveau du MPM, nous leur disons ceci :

« Parce que tu es dégouté/e ! Parce que tu te rends compte qu’ils sont tous les mêmes ! Ils ont toujours promis monts et merveilles. Une fois au pouvoir, ils ont fait exactement le contraire. Ils t’ont systématiquement trahi/e et pris pour un sot/ une sotte.

Mais tu veux que les choses changent. Pour cela, tu as besoin d’une nouvelle organisation politique, d’une autre vision politique, d’un autre projet social, économique et écologique. Il faut que tu crées ce déclic. Si jack est élu, on aura ce déclic. Il sera possible de concrétiser ce projet-là.

Alors ne reste pas chez toi le 17 décembre. Il faut casser politiquement la gueule aux vautours politiques de toujours – gouvernement et opposition traditionnelle confondus ».

Et aux sympathisants des partis traditionnels, nous disons ceci :

« Ne sois pas amnésique ! Ton pays, ton avenir, celui de ta famille passent prioritairement avant les sombres intérêts de ton parti. Ces partis ont trahi ta confiance. Ils ont la même politique dans le fond. Ils ne divergent que dans la forme. C’est pour cela qu’ils se permettent de coucher dans le même lit selon les circonstances qui leur conviennent à travers leurs sombres alliances qui ne t’inspire que le dégout. Leur politique t’a asséné coup sur coup. Aie le courage et l’audace de dire assez. »

Et nous allons élaborer humblement sur le parcours exemplaire de Jack Bizlall pour contraster et comparer avec les autres candidats. Ce sera notre point focal lors de notre exercice de porte à porte dans la circonscription no. 18. Nous œuvrons afin de transmettre ces informations aux électeurs.

* Est-ce vrai comme veulent nous faire croire ceux qui interviennent sur les ondes des radios privées et les réseaux sociaux que le ‘mood’ chez les Mauriciens au No 18 et ailleurs dans le pays par rapport à ce qui reste du gouvernement de l’Alliance sociale est plutôt négatif ?

La réalité, définitivement, est telle que ce serait osé de la qualifier de reluisante. Ce n’était pas l’alliance Lepep qui avait remporté les dernières élections, mais c’était Ramgoolam-Bérenger-l’Alliance PTr-MMM qui les avait perdues.

L’Alliance Lepep a goûté à la victoire par défaut. Tant d’espoir avait été inculqué dans la population pendant la période pré-électorale. Pendant les premières semaines, après la symbiose apparente du nouveau pouvoir avec la population, l’équipe au pouvoir des Jugnauths père/fils essayait d’adopter dans la forme une posture contraire à celui du précédent pouvoir en ce qui concerne les scandales, l’arrogance et les mœurs…

Il était condamné à entériner la promesse pour la pension de vieillesse. Il était obligé de pousser plus loin avec son appel à l’industrie sucrière concernant les primes et les rémunérations les jours de la grève déclenchée juste avant les élections. Le compteur était remis à zéro en ce qui concerne le permis à point. « Too good to be true » !

Mais, par la suite, nous avons été témoins d’une avalanche à effet boule de neige des pratiques contraires aussi méprisantes que celles du précédent régime. Citons les titres des ‘thrillers’ en chaîne pour mesurer le degré de décadence morale et politique, couplée avec les mêmes vieilles recettes en ce qui concerne la politique de fond au niveau socio-économique : Présidence/Alvaro Sobrino, deal ‘papa/piti’, Oméga Ark, Appolo Bramwell, les nominations copains/copines/cousins/cousines, le bourdes à Air Mauritius/casino/Duty Free Paradise, les défilés ‘pornographiques’ devant la Commission sur la drogue, le volte-face sur la carte biométrique/ métro Express/ Ring Road, les films osés – Yerigadoogate/Tarolah/ Soodhun/Rutnah, entre autres.

Aucune couche de vernis, aucune chirurgie esthétique ne pourrait dissimuler ce bilan catastrophique des caciques au pouvoir. Et le plus tôt possible que s’efface la dynastie Sun Trust du paysage politique, autant salutaire ce serait pour la République de Maurice, entend-on sur le terrain. La grande question demeure : quelle alternative ? On ne s’intéresse pas non plus à Ramgoolam/PTr et les ‘veyer séké’ des alliances honteuses.

* Quelle est l’alternative ?

Il y a un blâme cynique qui consiste à qualifier les masses populaires de « poltrons », « pas intéressées à ses propres luttes ». Mais, disons le bien, elles restent quand même l’outil principal pour la transformation sociale et pour leur propre transformation.

Dans la vie quotidienne, la classe des travailleurs n’a qu’une conscience élémentaire. Elle focalise que sur les gains immédiats. Sa priorité est d’améliorer sa condition de vie quotidienne, ses conditions de travail, tout ce qui l’affecte dans sa vie au jour le jour, à l’instar des 300 ‘cleaners’ qui ne touchent que Rs1500 mensuellement. Il faut noter que si elle ne fait pas cela, ce serait pire. Elle serait une « esclave démoralisée ». Mais l’histoire nous enseigne aussi que, périodiquement, ce n’est pas par une poignée, mais par milliers que cette masse prend la direction des rues ou des urnes pour mener un vrai rôle comme actrice/acteur sur la scène socio-économique.

Les masses ont aussi peur du vide. C’est pour cela qu’il y a eu le scénario de décembre 2014. Les gens savent que les militants du MPM et d’autres organisations de gauche ont de la qualité dans leurs propositions. Mais ils veulent aussi trouver une nouvelle entité politique large, grande, c’est-à-dire ils recherchent le critère de quantité. Le Mouvement Premier Mai s’est penché profondément sur cette réflexion ces dernières semaines et a tenté de dégager une stratégie de construction pour répondre à ce besoin de critère de la quantité.

* Le leader de l’alliance MSM-ML dispose théoriquement de 30 mois avant les prochaines législatives pour essayer de renverser la vapeur. L’opposition reste divisée et la situation sur le plan économique n’est pas si grave même si elle n’est pas florissante. S’il réussit à surmonter l’obstacle de l’affaire MedPoint devant le Privy Council, il ne manquera à Pravind Jugnauth qu’une « bonne » alliance pour envisager 2019 avec optimisme. Qu’en pensez-vous?


Il ne faut pas se contenter de voir subjectivement ce qu’on veut voir, mais observer objectivement ce qu’il faut voir. Il ne faut pas tremper dans la complaisance. Tous les partis traditionnels pour leur survie politique tenteraient leur énième tractation malsaine pour se hisser au pouvoir. Bien sûr, les « mathématiques communales » et la formule de « cinq sous pour compléter la roupie » aidant, le MSM se donnerait à cœur de joie dans cette stratégie-là.

Mais de là, à dire que seule une issue positive pour Jugnauth fils dans l’affaire Medpoint devant le Privy Council fera l’affaire de ce dernier, ce serait insulter l’intelligence de la population mauricienne.

Vous dites que « ce n’est pas si grave sur le plan économique même si la situation n’est pas florissante ». Déclaration quelque peu faussée car vous faites abstraction de l’élément social ! Vous faites allusion probablement au taux du PIB (Produit Intérieur Brut). Il est impératif de soulever les chiffres et regarder les rapports sociaux qui se dessinent derrière ces mêmes chiffres !

Dans le PIB, la richesse annuelle est constituée de deux composants uniquement : les profits et les salaires. La part du second se rétrécit considérablement tandis que celle du premier, à travers les divers cadeaux fiscaux, connaît une croissance vertigineuse depuis des décennies.

Et cette masse relative des salaires comprend aussi les salaires et « fringe benefits » des PDG, CEO, des consultants et hauts cadres. Si on enlève de cette partie les gros pactoles, la part des salaires des masses intermédiaires et vulnérables vont malheureusement rétrécir comme une peau de chagrin.

Et c’est cela l’autre face de la médaille de la croissance, la vertigineuse fracture sociale. Le budget de « partage » de l’Alliance Lepep n’est que de la fumisterie. Je vous pose la question : qu’est-ce que les masses populaires ont à gagner avec ces stratégies d’alliances politiques ?

* Jean-Claude de l’Estrac nous disait dans une interview récemment que « c’est le MMM qui détient la clé des prochaines élections ». En d’autres mots, il voulait insinuer que les conditions pour que le MMM se présente seul aux prochaines législatives sont présentes. Cela donnera au pays « l’occasion d’une clarification politique que nous n’avons pas connue depuis 1976 ». Clarifications nécessaires, selon vous ?

Le commentaire de Jean Claude de L’Estrac relève de la politique fiction ou des méandres des ramifications du ‘real politics’. J’ai une autre lecture du futur destin du MMM. Bérenger est enfermé dans un tourbillon vicieux. Ses militants, avec le goût amer de la campagne et de l’issue des élections de 2014, ont aujourd’hui une aversion des fabrications d’alliances.

Mais c’est sûr que Bérenger a son propre agenda, travaille ses mathématiques à la sauce du « communalisme scientifique », mijote une concoction d’alliance auréolée de son infatigable « winning formula ». S’il fait une alliance, que ce soit avec un MSM rafistolé ou avec le PTr, il cassera encore plus son parti – surtout avec son inlassable leitmotiv tactique du moment qui consiste à répéter que le MMM ira seul aux élections, ce qui attire des applaudissements nourris de ses partisans.

Un nouveau concubinage de Bérenger avec un PTr de Ramgoolam ? Ce serait un suicide annoncé. Boolell à la tête du PTr, c’est improbable. La personnalité serait peureuse et n’oserait pas transgresser la ligne rouge dans l’ombre de Ramgoolam. Dans le cas de figure d’une nouvelle expérience de « gâteau d’anniversaire » avec les Jugnauths, même à la sauce israélienne, Bérenger serait ‘plongeur’ dans la cuisine de La Caverne nettoyant les casseroles des acolytes du Sun Trust.

Revenons à la proposition de de l’Estrac. En 1972, Bérenger n’avait pas osé à Triolet. En 1982, avec de L’Estrac et Anerood Jugnauth à ses côtés, dans une circonstance de symbiose entre une majorité de la population avec le MMM, il a encore frissonné et s’était envolé pour chercher une béquille en emprunt au PSM de Harish Boodhoo.

Dans l’état déprimé et de déconfiture actuelle du MMM, après son débâcle et son absence de courage pour se remettre en cause et se reconstruire, Bérenger s’aventurerait-il à se hasarder dans une telle clarification politique ?

De toutes les façons, un tel exercice de clarification, s’il a lieu, n’aurait aucun impact sur le sort de la majorité de la population, car le MMM ne changerait pas sa politique dans le fond.

* Par ailleurs, vous disiez en novembre 2015 : « Ça chauffe ! L’angoisse, l’anxiété, la peur des licenciements massifs et les conditions de travail précaires sont autant d’éléments pouvant mettre le feu aux poudres ». Or, il n’y a eu ni feu ni même de fumée. Qu’est-ce que votre engagement avec le monde des relations industrielles ces temps-ci vous indique quant aux défis qui guettent les travailleurs aujourd’hui et leur disposition à faire entendre leur voix par les mêmes moyens que ceux de la génération des années 70-80 ?

Oui, j’ai dit cela il y a deux ans. Et je le réitère aujourd’hui. Il faut qu’on soit gagné par la myopie pour ne pas se rendre compte que les conditions de vie et de travail de la masse des salariés sont objectivement plus précaires, les contradictions de classe s’aiguisent, la fracture sociale devient béante, il y a une dérégulation systématique du code de travail assouplissant les lois pour faciliter les licenciements économiques.

Pour ne pas allonger cette liste, je réfère vos lecteurs à mes analyses et papiers sur le « Travail Décent qui incorpore l’emploi productif, les droits des travailleurs, la protection sociale et le dialogue social » pour se faire une idée du degré avancé de l’opération de détricotage des droits des masses laborieuses dans ce pays.

Si on a archi-entendu ce discours depuis des années, n’entrevoit-on pas ces réalités criantes qui s’emplissent ? Mes constats se basent sur ces conditions objectives. Mais je ne suis pas voyant de boule de cristal pour vos donner un calendrier arrêté d’une potentielle explosion sociale. Tout est une question de rapport de forces, d’organisation patiente et d’encadrement de ces masses.

D’ailleurs, dans mes réponses à vos précédentes questions, j’élabore sur la psychologie quotidienne des classes populaires, leur réaction périodique, je cite Warren Buffet sur la pertinence de la lutte des classes, je brode sur la nécessité d’une construction large qui incorpore qualité et quantité.

Les brins de réponse à votre présente question se trouvent dans tout cela. Le temps, le contexte, le monde ont changé et une stratégie politique doit s’adapter aux réalités de l’heure. Mais on ne peut faire table rase du passé. Disons qu’on peut intelligemment commencer par le milieu.

* Faute d’une alternative crédible, c’est le jeu de chaises musicales qui va intervenir et ce sont encore et toujours les mêmes qui se partagent le pouvoir entre eux et à tour de rôle depuis des décennies qui vont prendre la place de l’autre. Difficile de sortir de cette logique, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas seulement nécessaire de s’en sortir mais c’est aussi un impératif. Pendant le dit « miracle économique », la majorité de la population a vécu une vie indigne imposée par les alliances émanant du dit « jeu de chaises musicales ».

Aujourd’hui de plein pied dans la crise, cette masse populaire fait l’expérience d’autres colliers de malédictions en termes de vécus du chômage, de licenciement, de problème de logement, de dettes, de dépression, d’insécurité, de la drogue, de l’alcool, de la violence domestique et de la montée du crime, entre autres fléaux sociaux. Mais, plus gravement, les individus vivent personnellement la peur, l’angoisse quotidienne, l’angoisse pour l’avenir.

Dans ce contexte, les classes défavorisées n’ont pas sur le plan organisationnel et stratégique, de pôles en hauteur pour se battre en retraite lorsque s’abattra le déluge.

Pourtant, elles n’ont pas le choix. Pour leur survie, elles sont condamnées à innover pour changer le rapport de force qui au cours des dernières décennies les ont poussées à se retrancher vers des terrains marécageux. On ne peut pas rester sur la défensive.

Nous sommes condamnés dans les années qui viennent à une option unique. On ne peut pas simplement résister. On doit gagner. Il faut agir dans ce sens. Il faut construire grand et large, et être crédible politiquement. C’est dans cet esprit et avec cet objectif que le Mouvement Premier Mai œuvre dans le sillage de l’élection au numéro 18 autour de la candidature de Jack Bizlall.

 

*  Published in print edition on 19 October 2017

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