L’Afrique du Sud à un tournant crucial

La transition à la démocratie avec la fin de l’apartheid a été une des plus prodigieuses réussites du 20e siècle. Aujourd’hui, l’ANC est à un tournant…

L’Afrique du Sud, de loin notre principal partenaire économique régional, traverse l’une de ses plus graves crises politiques depuis la fin de l’apartheid. Une crise marquée par la lutte acharnée que se livrent les principaux candidats à la succession du Président Jacob Zuma dont le deuxième mandat expire en 2019.

 

Une primaire fermée

Pour rappel, le régime politique sud-africain est régi par une Constitution moderne entrée en vigueur en 1999 sous Nelson Mandela. Outre son contenu progressiste, notamment en matière de protection des droits de l’homme, elle est considérée comme un modèle de démocratie. Elle instaure un régime parlementaire par lequel le Président est élu par l’Assemblée nationale.

Ce régime se distingue toutefois du modèle westminstérien dans la mesure où le Président de la République sud-africaine est à la fois chef de Gouvernement et chef de l’Etat. L’exercice du pouvoir présidentiel est limité à deux mandats. Conformément à la pratique parlementaire, c’est le leader du parti majoritaire en vertu de sa ‘capacity to command a majority in the legislature’ qui accède au poste suprême, à l’issue des législatives.

L’élection du leader de l’ANC se déroule tous les cinq ans. Ce scrutin, modèle de processus démocratique partisan, est précédé par la désignation des délégués des neuf provinces d’Afrique du Sud. Le nombre de délégués par province est déterminé par un comité spécial d’audit qui a pour mission de s’assurer du « good standing » des adhérents à jour de leur cotisation, de ‘nettoyer’ le parti des membres et des branches fantômes. Les délégués sont choisis par les branches qui leur signifient les consignes de vote lors de la NEC. Les délégués des branches représentent 90% des votants, le reste étant les délégués des organisations rattachées telles que les ligues des femmes, des jeunes, des vétérans, et les membres du comité directeur de l’ANC.

La particularité du système, c’est que la désignation du leader de l’ANC est décalée dans le temps – deux ans – par rapport aux élections générales. En 1997, alors que Mandela était Président de la République depuis 1994 mais n’était pas candidat à la présidence de l’ANC, c’est Thabo Mbeki qui était élu leader. Mbeki accèdera au poste suprême à la fin du mandat présidentiel de Mandela en 1999. Réélu à la tête de l’ANC en 2002, son mandat à la tête du pays est renouvelé en 2004 suite à une nouvelle victoire de l’ANC aux élections générales. Jusque-là ce décalage n’a pas posé de problème.

En revanche, en 2007, la situation s’est compliquée, lorsque la NEC de l’ANC choisit Jacob Zuma comme leader du parti contre Mbeki. Ce dernier ayant la majorité parlementaire (qui conserve la présidence du pays), son mandat expirant en 2009.

Mais en 2008, Mbeki est « recalled » par la nouvelle direction de l’ANC installée qui lui demande de ‘quitter ses fonctions’. Il peut passer outre mais la pression est telle qu’il démissionne. Il est remplacé par le leader-adjoint de l’ANC.

Et, en 2009, Zuma accède à la présidence nationale suite à un nouveau triomphe de l’ANC aux législatives. Il est reconduit à la tête de l’ANC lors du congrès national de 2012. L’ANC, ayant remporté les élections générales de 2014, Zuma est réélu président de la République pour un deuxième et dernier mandat.

Du point de vue juridique et pratique, l’ANC aurait dû tirer les conséquences de 2007-2008 et adapter la constitution à celle du pays en limitant l’exercice de la fonction de leader à deux mandats et faire coïncider l’élection du chef de l’ANC avec les législatives.

Une multitude de scandales

Alors que la bataille pour le leadership de l’ANC en 2007 s’inscrivait davantage dans une confrontation idéologique marquée par un clivage gauche/droite, celle de 2014 est essentiellement centrée sur le rôle très controversé de Jacob Zuma.

En effet, ce dernier est empêtré dans une série d’affaires de corruption, fraude fiscale et extorsion de fonds dont un bon nombre remonte à plusieurs années mais avaient été abandonnées par le parquet de l’époque. Mais une récente décision de la Cour suprême donne la possibilité au parquet de rouvrir le dossier.

En outre, Zuma est soupçonné de collusion dans une énorme affaire politico-financière, le Guptagate. Il s’agit d’un scandale de « mass corruption » et de « state capture » impliquant une fratrie d’industriels indiens installés en Afrique du sud. Ils sont accusés d’interférence dans la gestion des affaires de l’état, la nomination de ministres favorables à leurs activités, et de pressions pour l’obtention de juteux contrats publics.

Ces affaires ont sensiblement écorné l’autorité de Zuma au sein même de sa majorité parlementaire. Plusieurs motions de défiance ont été soumis au vote sans toutefois aboutir en raison de la discipline traditionnelle de l’ANC. Cependant, celle d’août dernier a recueilli une trentaine de voix des parlementaires ANC. Cela s’est passé dans le sillage de la révocation brutale du ministre des Finances, Pravin Gordhan, apprécié par les milieux économiques pour sa compétence et sa rigueur budgétaire, mais en désaccord avec Zuma notamment sur la question de probité. Ce remaniement a profondément divisé les parlementaires avec un début de formation de factions.

Une bataille acharnée

Sous la menace de relance des poursuites en justice et d’une issue défavorable de l’enquête relative au Guptagate, Jacob Zuma entend intervenir fermement dans le processus de désignation du leader de l’ANC qui le remplacera à la tête de l’Etat en 2019 en cas de succès aux législatives. Il a ainsi accordé son soutien à une candidate de son camp, son ex-épouse Nkosazana Dlamini-Zuma (NDZ), sur laquelle il compte pour assurer, en cas d’élection à la tête du parti, l’accession de NDZ à la présidence de la République en cas de victoire de l’ANC aux législatives.

  • NDZ, grande figure de l’ANC, a occupé plusieurs postes ministériels de 1994 à 2012.
  • De 2012 à janvier 2017, elle a présidé la Commission de l’Union Africaine.
  • Elle a de solides assises au sein de l’ANC, bénéficiant du soutien du camp Zuma au Parlement et des ligues de l’ANC (Women’s league, Youth league).
  • Appartenant à l’aile gauche de l’ANC, elle axe sa campagne sur l’économie et propose une « radical socio-economic transformation ». Mais elle aura du mal à convaincre au regard du bilan de son « parrain », Jacob Zuma : à peine 1% de croissance, une notation souveraine de catégorie « junk », 30% de taux de chômage, plus de la moitié de la population en situation de pauvreté…

Elle a en face d’elle le deuxième ‘front-runner’ en la personne de Cyril Ramaphosa, l’actuel leader adjoint de l’ANC et vice-président de la République. Ce dernier s’est démarqué du camp Zuma depuis les révélations entourant le Guptagate et surtout depuis le remaniement ministériel décrié. Il pourrait même être évincé de son poste de vice-président national.

Co-fondateur de la principale centrale syndicale Congress of South African Trade Unions (COSATU), ex-secrétaire général de l’ANC, principal négociateur autour de la transition démocratique dans les années 90, Cyril Ramaphosa avait présidé l’Assemblée constituante de 1994 et les travaux de rédaction de la nouvelle constitution. Favori de Nelson Mandela pour sa succession, mais recalé par le parti en 1997 lors de la NEC qui avait choisi Thabo Mbeki, il s’était éloigné de la politique pour se consacrer aux affaires où il a fait fortune. Revenu à la politique en 2012, il est élu à la vice-présidence de l’ANC, position qui renforce sa candidature. Préféré des milieux d’affaires et des médias pour ses qualités de gestionnaire, il est soutenu par la puissante COSATU et l’influente South African Communist Party (SACP), organisations faisant partie avec l’ANC de l’Alliance tripartite au pouvoir et alliés de Zuma en 2007 contre MBeki.

Son programme s’articule essentiellement autour de la lutte contre la corruption visant ainsi directement Jacob Zuma.

Un récent sondage réalisé au niveau national place Ramaphosa en tête en termes de popularité et de capacité à ‘nettoyer’ et redresser le pays. Néanmoins, une grande prudence s’impose. En effet, ce sont au final la base de l’ANC – les délégués des branches et des ligues – qui décident. Le comité spécial d’audit vient de fixer le nombre de délégués de branches par province. Le KZN (KwaZulu-Natal), étant la province avec le plus grand nombre de « good standing » adhérents et de branches, donc de délégués, est considéré comme le principal « king-maker ». Les délégués des branches du KZN avaient massivement voté pour Jacob Zuma en 2007 lors de son duel avec Mbeki, d’où la campagne effrénée des deux principaux candidats dans cette province.

L’ANC au bord de l’éclatement

Compte-tenu du contexte avec un Jacob Zuma qui va tout faire pour barrer la route à Ramaphosa pour les raisons évoquées, et de l’émergence de factions, les experts sud-africains prévoient trois scénarios post-NEC de décembre 2017.

Le premier, c’est une victoire de l’ex-épouse de Zuma, Nkosazana Dlamini-Zuma, qui entraînerait une importante scission de l’ANC. Ramaphosa pourrait lancer un nouveau parti avec la faction anti-Zuma et former une grande alliance avec le SACP, le COPE (Congress of the People) des partisans de Mbeki, l’Economic Freedom Fighters (EFF) parti né d’une précédente scission de l’ANC, et les partis d’opposition, pour se présenter aux législatives de 2019. Face à l’ANC, il devra batailler dur pour obtenir les 50% nécessaires, eu égard au système proportionnel, pour décrocher une majorité au Parlement. Selon les mêmes analystes, on peut s’attendre à une victoire étriquée de l’ANC, ce qui plongerait le pays dans l’instabilité, la corruption persisterait et l’économie en souffrirait.

Le deuxième scénario, c’est une victoire de Ramaphosa. L’ANC pourrait connaître une scission mais de moindre importance. Les 50%, lors des législatives, seraient plus faciles à obtenir. Avec une majorité parlementaire confortable, le nouveau Président aura les moyens politiques pour s’attaquer à la question centrale de la corruption et amorcer le redressement socio-économique du pays.

Le troisième cas de figure, eu égard au risque d’éclatement de l’ANC et de défaite historique aux prochaines législatives, c’est l’alignement d’une personnalité de consensus pour maintenir l’unité du parti. La récente candidature du trésorier-général de l’ANC, Zweli Mkhize, va dans ce sens. Ex-Premier ministre de la province de KZN dont il est originaire comme les Zuma, Mkize le trésorier-général de l’ANC, est également chancelier de l’Université du KwaZulu-Natal. Il est apprécié par la base du parti pour ses prises de position fermes contre le factionnalisme au sein de l’ANC. Pour autant ses chances de succès sont minces si Nkosazana Dlamini-Zuma et Ramaphosa maintiennent leur candidature.

Tous les regards sont aujourd’hui braqués sur le pays de l’icône planétaire Nelson Mandela et cette inquiétante conférence nationale de l’ANC de décembre prochain. La transition à la démocratie avec la fin de l’apartheid a été une des plus prodigieuses réussites du 20e siècle. Aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, le mouvement à la base de cette réalisation se trouve à un tournant crucial de son histoire.

 

  • Published in print edition on 1 November 2017

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