« Si le MMM perd au No. 18, ce sera sans doute la confirmation du crépuscule du parti »

Interview : Lindsay Riviere – Journaliste et Observateur politique

‘Une victoire du PTr serait contagieuse et aurait un impact sur toutes les autres circonscriptions’

 Les élections, les alliances, le taux élevé d’abstention et la non-participation du MSM à l’élection partielle intéressent les observateurs politiques, les électeurs de la circonscription concernée et les Mauriciens de manière générale. Même si le résultat du scrutin au No. 18 ne changera presque en rien le rapport de forces numériques au niveau parlementaire, l’enjeu est quand même de taille pour les partis comme le MMM, le PTr, le PMSD… Lindsay Riviere, journaliste et observateur politique nous en parle.

Mauritius Times: L’absence du MSM et du Mouvement Liberateur de l’élection partielle au No 18 viendra-t-elle contrarier dans une certaine mesure ce qu’on aurait pu apprendre sur le rapport de forces sur l’échiquier politique présentement, cela avec beaucoup plus de précision que l’on pourrait obtenir de n’importe quel sondage politique ?

Lindsay Riviere: Sans doute une confrontation directe Gouvernement/Opposition aurait-elle permis bien des enseignements et c’est dommage que ce ne soit qu’une compétition dans l’Opposition, mais en même temps l’absence du MSM de la joute n’est pas vraiment une surprise. Le risque pour le MSM était, en effet, énorme qu’après le départ du PMSD, le retrait de Sir Anerood et la cascade de scandales des derniers mois, que le MSM ne prenne une raclée (du type Pamplemousses-Triolet en 1971) qui compromettrait toute la fin de son mandat.

Le MSM n’a jamais vraiment envisagé une participation. Il faut aussi se rappeler que, historiquement depuis 1983, le MSM a toujours évité de se présenter seul à une élection. Il préfère organiser de vastes alliances dans lesquelles il peut se fondre, dissimuler sa force réelle et utiliser à fond celle de ses partenaires pour revendiquer le pouvoir. Cela a réussi en 1983, 1987, 1991, 2000, 2005, 2010 et 2014. Or, utiliser d’autres forces d’appoint ne pouvait se faire à Quatre-Bornes !

Toutefois, si la non-participation du MSM le sauve pour l’instant, ‘going forward’ elle fragilise davantage ce parti. Sa frayeur aiguisera tous les appétits. Tous les ministres et ‘backbenchers’ MSM-ML savent désormais que Pravind Jugnauth et SAJ veulent éviter des partielles comme la peste. La voie est donc ouverte à toutes sortes de pressions et chantages, tant au Gouvernement qu’au MSM !

* Que représente, selon vous, le MSM aujourd’hui en termes de poids électoral ? Pensez-vous que malgré les déboires de l’actuel Gouvernement, fragilisé depuis des mois par la cascade d’affaires et de controverses, il faudra toujours compter avec le MSM ?

Depuis les années 90, les sondages politiques ont toujours montré un ‘hardcore’ MSM variant entre 10 et 20% de l’électorat, selon les époques et les circonstances, contre une moyenne de 25 à 30% pour le PTr et de 20 à 25% pour le MMM.

En 1995, après 12 ans au pouvoir et quand il a été obligé de se présenter seul aux élections faute d’alliés, le MSM a réalisé 23% des voix. 2014 a été plus un rejet du PTr-MMM qu’une adhésion au MSM.

Enfin, le dernier sondage politique De Chazal du Mée (DCDM), en 2017, créditait le MSM de 26% de soutien, contre 14% au PTr et 11% au MMM. Est-ce là sa force actuelle ? Difficile à dire. L’opinion publique fluctue en permanence.

Mais pour vous répondre, oui, il faudra toujours compter avec le MSM. Il dispose toujours d’une majorité de deux tiers au Parlement et contrôle le calendrier législatif. Il dispose de l’appareil d’Etat pour encore deux ans. Ces deux facteurs constituent un levier d’action et d’influence extraordinaire. Il ne faut donc pas verser dans la naïveté et ‘write off’ le MSM. Beaucoup dépendra aussi de la force de frappe du PTr : MSM et PTr sont des ‘vases communicants’. La montée de l’un influe directement sur la force de l’autre.

* Même si le résultat du scrutin au No. 18 ne changera presque en rien le rapport des forces numériques au niveau parlementaire, l’enjeu est quand même de taille pour des partis comme le MMM, le PTr, le PMSD ou même le Reform Party. Comment voyez-vous les choses sur ce plan-là ?

En effet, l’enjeu reste de taille. Les résultats au No. 18 détermineront les contours de la scène politique future et probablement la forme des prochaines alliances électorales. Car, là encore, que personne ne soit dupe : Alliances, il y aura ! Chacun aujourd’hui dans l’Opposition veut montrer ses muscles. On verra surtout comment le résultat pèsera sur le positionnement de chacun pour les alliances de 2019. Dans cette élection, il sera intéressant de connaître non seulement le parti gagnant mais aussi quel parti arrive second et avec quel résultat. Il y aura plusieurs combats dans le combat.

* Autant cette élection partielle est importante pour le MMM, autant elle l’est pour le PMSD, car Paul Bérenger et Xavier Duval ont de grandes ambitions pour leur parti et pour eux-mêmes. Rude compétition donc à prévoir entre le MMM et le PMSD, et dont le résultat sera déterminant pour l’avenir politique de Bérenger et de Duval. Qu’en pensez-vous ?

Cette élection partielle est importante pour chaque parti d’Opposition.

Voyons d’abord le MMM. Ce parti n’a pas gagné une élection depuis 12 ans, même pas aux Municipales. Son électorat semble s’effriter. Il n’a plus de député dans les régions rurales. Son groupe parlementaire s’est rapetissé, avec des querelles incessantes. Paul Bérenger a aujourd’hui 71 ans et toujours pas de successeur désigné et crédible. Si le MMM gagne cette partielle, ce sera une chance unique de rebondir, de se refaire une image de gagnant et, en 2019, d’arriver en position dominante à toute éventuelle négociation d’alliances. Par contre, s’il perd dans cette circonscription No. 18 largement représentative du pays, ce sera sans doute la confirmation du crépuscule du parti. Paul Bérenger joue donc gros. Pour le MMM, c’est une « Do or die situation ! »

En cas de défaite, le cauchemar pour le MMM serait, pourtant, de finir 3ème, derrière le PTr et surtout derrière le PMSD. Là, ce serait véritablement un scénario catastrophe ! Le MMM doit absolument gagner ou, au pire, finir deuxième. Autrement, cela voudrait dire qu’après avoir perdu une bonne part de ses assises rurales, le MMM n’est plus également le premier parti des villes, et cela voudra dire beaucoup.

Depuis 1976, le PMSD n’avait jamais vraiment inquiété le MMM dans les villes. Depuis, les choses ont bien changé et le PMSD pose un challenge réel pour le MMM. Xavier Duval veut retrouver la suprématie bleue à Port Louis et aux Plaines Wilhems. Il travaille beaucoup aujourd’hui pour effectuer une percée décisive au sein de l’électorat musulman et en régions rurales, tout en retrouvant la gloire passée du PMSD au sein de la Population générale. Ce faisant, XLD pêche en permanence dans le même bassin que Bérenger. Par ailleurs, Xavier Duval a 60 ans, Bérenger en aura 73 aux prochaines élections. Le danger pour le MMM vient donc de partout.

* Si Xavier Duval et son candidat Dhanesh Maraye arrivent effectivement à nous surprendre en se plaçant en deuxième position devant le MMM, ce sera quand même une grande victoire pour le PMSD. Est-ce envisageable, selon vous ?

Oui, ce serait plus qu’une surprise : un tremblement de terre politique, car si cela arrive, le PMSD ne se sera reposé sur aucun allié (ni MSM comme en 2014, ni PTr comme entre 2005 et 2013). Xavier Duval pourra donc objectivement invoquer un tournant. Une victoire PMSD est-elle envisageable ? Tout est envisageable en politique mais ce serait prétentieux pour quiconque de pronostiquer et ainsi sembler se substituer à la volonté de l’électorat. C’est à celui-ci de se prononcer, à personne d’autre. Tout pronostic, à ce stade, ne serait d’ailleurs que du ‘wishful thinking’. Il y a tellement d’inconnues, le taux d’abstention notamment. S’il y a une forte abstention (50% ou plus) et que les votes sont très dispersés, le résultat pourrait être moins parlant.

Ce qui est sûr en ce qui concerne le PMSD dans cette partielle, c’est que Xavier Duval veut impressionner non seulement le pays par ses capacités de leadership mais surtout impressionner Navin Ramgoolam et le PTr. Son message au PTr est simple : Si le PMSD gagne ou sort second, sa force aura été établie et il ne se contentera plus de quelques os de la table jetés par Navin Ramgoolam dans toute future alliance.

Xavier dira alors au PTr (i) que le PMSD est indispensable pour espérer regagner le pouvoir en 2019, (ii) que les bleus voudront un arrangement beaucoup plus avantageux pour eux, avec sans doute autour de 25 ‘tickets’ à Maurice plus 2 à Rodrigues, un Deputy Prime ministership beaucoup plus puissant que celui du Dr Beebeejaun hier et peut-être même une formule ‘israélienne’ Navin/XLD qui porterait Xavier au Prime ministership et Navin Ramgoolam au Réduit après 3 ou 4 ans. Or, Navin Ramgoolam déteste négocier le couteau sous la gorge. C’est pourquoi il veut déjà calmer l’appétit de pouvoir de Xavier Duval en disant partout que, réflexion faite, ‘le PTr ira seul en 2019’.

* Par ailleurs, une nouvelle alliance entre le PTr et le MSM paraît inimaginable, valeur du jour, tout comme l’est un nouvel arrangement électoral entre le MMM et le PTr, ce qui rétrécit la marge de manœuvre tant du MSM que celle du MMM. Ce qui fait qu’une alliance MMM-MSM n’est vraiment pas à écarter même si Paul Bérenger persiste à dire qu’une telle proposition n’est pas envisageable ?

En effet ! Après tout ce que les Jugnauth ont fait subir à Navin Ramgoolam depuis 2015, une alliance PTr-MSM relève de l’inimaginable. Bien au contraire : Si la roue tourne et Navin Ramgoolam revient au pouvoir en 2019, ce sera « back with a vengeance ! ».

De même, côté MMM, après la rébellion des électorats Travailliste et MMM devant le ‘deal’ Ramgoolam-Bérenger de 2014, Paul Bérenger ne veut absolument plus entendre parler de nouvel accord avec un PTr mené par Ramgoolam. Ce serait un véritable suicide.

Les options des uns et des autres seront donc, en 2019, plus limitées qu’autrefois. C’est d’ailleurs ce qui conforte Xavier Duval dans tous ses calculs : Que peut faire d’autre le PTr, sauf venir mourir à ses pieds, se dit-il ? Aller seul ? Qui croira que le PTr actuel, seul, peut remporter 36 sièges ? La même question se pose également au PMSD : Quelqu’un croit-il sérieusement que, seul, le PMSD peut gagner 36 sièges, autant dans les villes qu’en régions rurales ?

Les Mauriciens qui croient que les partis peuvent aller seuls oublient trop souvent un fait simple mais essentiel. Pour obtenir le Pouvoir et gouverner, il faut obtenir 36 sièges au Parlement. Qui peut, seul, réaliser cet exploit ? C’est là toute la logique implacable des alliances : Il faut, avec le système électoral actuel, contracter des alliances pour parvenir à rallier 36 sièges. Il faut gagner dans au moins 12 des 20 circonscriptions. Il faut convaincre 20,000 à 25,000 électeurs dans chacune de ces circonscriptions. On n’y échappe pas. Ce n’est pas l’émotion qui guide les alliances, mais l’intérêt. Nécessité fait loi !

Pour revenir à votre question, la question d’une alliance MMM-MSM va donc sans aucun doute se poser un jour ou l’autre, quel que soit le degré de frustration, d’animosité ou d’amertume. Pravind Jugnauth ou Paul Bérenger peuvent-il, seuls, vraiment espérer remporter 36 sièges ? N’arriverait-il pas un point ou, par nécessité de survie, MSM et MMM se diront : ‘Ce n’est pas vraiment ce que nous voulons, mais nous n’avons pas le choix face à l’alliance PTr-PMSD-MP et autres’.

* La question qui se poserait au cas où Paul Bérenger choisirait de ne pas prendre quelque risque électoral, c’est de savoir si le leader du MMM pourra ‘vendre’ un « Remake MMM-MSM » après la déconfiture de décembre 2014 auprès des militants. Qu’en pensez-vous ?

Un des problèmes à Maurice, c’est que les politiciens se salissent mutuellement avec une telle intensité. Et quand arrive l’inévitable nécessité de conclure une alliance, une vague d’émotion intense monte dans leurs troupes. On ressort aisément ce que chacun a dit sur l’autre et alors s’installe une crise de crédibilité.

* Comme observateur politique, vous avez toujours semblé croire dans le caractère inéluctable des alliances plutôt que dans la perspective que chacun aille seul. Pourquoi ?

J’ai toujours cru, depuis que je suis la politique dans les années 60, que malgré les problèmes qu’elles engendrent, les alliances à Maurice sont politiquement un mal nécessaire. Pour commencer, n’oublions pas que les colonisateurs anglais ont imposé, avant de partir, un système électoral taillé sur mesure pour assurer par des coalitions une représentation de tous les intérêts, et ainsi forcer un partage du pouvoir et une stabilité sociale.

Soyons honnêtes ! Quelque part, ce système a plus ou moins bien servi le pays. D’ailleurs, 11 des 12 élections générales depuis l’Indépendance ont été gagnées par des coalitions de partis, assurant l’indispensable partage du pouvoir à Maurice.

On dit parfois à Maurice : ‘Allons seuls et séparés et on verra après !’ Pour moi, cela peut s’appliquer aux partielles, pas aux élections générales. Ce genre de raisonnement pour des élections nationales porte, à mes yeux, des germes de très grande instabilité pour notre pays. D’abord, avec un vote dispersé entre tous les partis, il peut n’y avoir aucune ‘workable majority’.

Ensuite, dans une lutte à 5 ou 10, certains élus pourraient gagner avec 30% des voix ou moins, ce qui pourrait entacher la légitimité du Parlement. Enfin, sans majorité claire, en sièges comme en voix, comme en 1976, on peut finir avec des tractations et des manigances longues, ardues, avec des chantages infects pour constituer une majorité fragile.

Voyez Israël à chaque élection ; voyez l’Allemagne ces jours-ci où, deux mois après des élections générales, le parti vainqueur mais ne disposant pas de majorité est toujours en train de négocier laborieusement une coalition pour gouverner. Vous imaginez cette situation à Maurice, l’instabilité et les risques provoqués ? Les alliances ont l’avantage de mettre tout sur la table, y compris la répartition, avant et non après dans un climat de grande confusion.

* Des problèmes pratiques vont toutefois se poser dans la concrétisation d’une éventuelle alliance MMM-MSM : Paul Bérenger devra se faire une place dans la hiérarchie gouvernementale. Vous ne le voyez pas aller se reposer à Le Réduit, non ?

Vous avez raison. Voilà pourquoi les coalitions MSM-MMM sont toujours tellement compliquées. Qui des deux est le plus fort ? Quoi faire de Bérenger ?

Si la question se posait demain, on verrait les mêmes réflexes : Pravind est déjà Premier ministre. Voudra-t-il abandonner ce poste ? Sûrement pas. Bérenger n’est pas intéressé par la Présidence telle qu’elle est. Il a toujours été prêt à servir sous Sir Anerood, jamais sous Pravind. C’est très difficile mais ils finissent toujours par trouver une formule après une épuration.

* Et si Paul Bérenger ne serait pas est en train de bluffer lorsqu’il persiste à dire que le MMM compte affronter seul les prochaines élections générales avec lui comme candidat au poste de Premier ministre ? Les conditions semblent être réunies pour une lutte à trois, mais il lui faudra avant tout remporter la partielle au No 18…

Il est sûr que Paul Bérenger ne sent aujourd’hui aucun intérêt à voler au secours d’un MSM qui croule sous l’impopularité. De plus, il a de nombreux comptes, lui aussi, à régler avec les Jugnauth et n’est pas très chaud à s’en rapprocher de nouveau. Mais les alliances MSM-MMM n’ont jamais été motivées par les affinités mais par l’intérêt. Il y a toujours eu un cynisme incroyable dans les rapports MSM/MMM.

La probabilité est que, tant qu’il n’y aura pas de signes d’élections générales imminentes nécessitant des négociations d’alliances, le MMM continuera à mener une opposition vigoureuse et sans concession au MSM et à dire qu’il ira seul. Mais il arrivera bien un moment où la question se posera, demain ou après-demain. Et là viendra le temps du réalisme et de la lucidité.

* Par ailleurs, les Travaillistes sont optimistes quant à une victoire à Belle Rose-Quatre Bornes. Qu’est-ce qu’une victoire apportera au PTr et à Arvin Boolell ?

Les Travaillistes ont, bien sûr, tout à gagner à jouer l’optimisme. Une victoire du PTr à Quatre Bornes confirmerait une remontée du parti face au MSM et lancerait une nouvelle dynamique. La victoire serait contagieuse et aurait un impact sur toutes les autres circonscriptions. Avec une victoire au No. 18, Navin Ramgoolam, s’il surmonte demain l’obstacle de ses derniers procès, estimera avoir un boulevard devant lui et retrouvera les accents de 2005. Il tirera le tapis vers lui.

Parallèlement, si Arvin Boolell gagne, il deviendrait le leader parlementaire du PTr et il aurait une ‘exposure’ nationale considérable qui servirait ses ambitions. Jusqu’ici, Arvin Boolell ne semble pas vouloir ‘challenge’ Navin Ramgoolam de front mais s’il est un des chefs parlementaires, qui sait ? Ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant ?

 

*  Published in print edition on 10 November 2017

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