Vina Ballgobin

Etre papa ou maman de la classe ouvrière : Une leçon de courage 

 

La célébration de la Fête des Parents a eu lieu dans le faste habituel de la consommation frénétique  et de l’opulence affichée des fins de mois…Mauritius Times, j’ai interviewé Selvamani (surnom), une maman-courage parmi tant d’autres mamans mauriciennes, qui a eu 76 ans le 14 mai 2010.

Selvamani est née à Rose-Hill de parents tamouls et elle pratique cette religion depuis son enfance. Elle vient d’une famille « qui n’est pas riche ». Ses parents avaient juste assez d’argent pour subvenir aux besoins de la famille. Elle est scolarisée jusqu’en sixième.  Très jeune, vers 15 ans, comme c’est la pratique courante à l’époque, Selvamani est mariée à un jeune homme de Montagne Blanche, un chauffeur d’autobus. Elle découvre une vie différente à la campagne, radicalement opposée à celle qu’elle a connue en ville. Au village, il n’y a pas d’électricité. Elle doit utiliser le « foyer di bois » et, de temps à autre, la lampe à pétrole à la cuisine. Désormais, elle s’occupe des repas pour une grande famille – six beaux-frères, une belle-sœur, un beau-père et une belle-mère.  Elle découvre cette vie de tant de belles-filles qui n’est pas rose du tout. A l’époque, l’attitude des belles-mères est odieuse envers ces jeunes femmes illettrées, mariées pour assumer des lourdes responsabilités sans aucune forme de préparation. Elles doivent se soumettre au diktat de leur belle-maman, essuyer ses insultes et parfois même ses claques ou ses coups de gourdin.  

Bientôt, la famille attend une bonne nouvelle. C’est la naissance du premier enfant, un fils qui meurt juste après l’accouchement. Selvamani essuie les remontrances de sa belle-mère qui l’accuse et la rend responsable de la mort de ce premier enfant. Selvamani garde un silence éloquent et une morale de fer. L’émotion est toujours là au moment du rappel de ce moment si douloureux… Elle se souvient aussi que ses beaux-frères prennent sa défense… Ils  clament son innocence face à une belle-mère qui ne veut rien entendre… L’époux de Selvamani est un homme de son temps : il ne dit rien à sa mère car un enfant n’a pas le droit de contredire ses parents, qu’ils aient tort ou raison. Il travaille dur en tant que chauffeur de bus mais son salaire est trop maigre pour mener une vie décente. Il supporte mal le comportement de sa mère envers son épouse et décide finalement de quitter Montagne Blanche.  

 

Selvamani et son époux déménagent et louent une petite maison en bois dans les faubourgs de Rose-Hill. Celui-ci reprend son métier comme chauffeur de bus mais trouve aussi un autre « petit boulot » : il est aussi chauffeur de taxi quand il est « off duty ». Donc, il n’a aucun temps libre, aucun loisir. C’est Selvamani qui a la charge de s’occuper de la maison. Elle trouve un emploi et s’occupe du ménage dans une famille à Rose-Hill pour apporter de l’argent elle aussi et ainsi aider à faire tourner la cuisine. Malheureusement, malgré le suivi au Family Planning, cinq autres bébés se succèdent les uns après les autres, environ chaque deux ans. Selvamani n’ose pas en parler aux employées du Family Planning – à cette époque, le sujet est tabou et une jeune femme éprouve de la honte pour parler ouvertement de ses inquiétudes ou difficultés sur le plan du contrôle des naissances. Sur cinq enfants, un autre mourra en bas âge.

 

Selvamani quitte son emploi et s’occupe exclusivement de ses enfants et de la maison. Tous les jours, elle se réveille à quatre heures du matin. Elle prépare le petit déjeuner, le repas et le « pain maison » pour midi pour son époux et ses enfants, elle accompagne les enfants à l’école primaire Notre Dame des Victoires et va les récupérer à la fin des classes, elle fait la lessive sur  le « roche à lessive ou rosse laver » et elle se rend aussi à la rivière à Ebène avec le « baquet » de vêtements en équilibre sur la tête, elle fait le repassage, elle range la cuisine où elle prépare les repas sur un « foyer dibois ». Elle s’occupe bien des enfants quand ils sont malades et elle les  accompagne à l’hôpital si nécessaire. Un fils souffre de « tambav », une fille est asthmatique tandis les autres enfants ne sont atteints que de problèmes mineurs. Heureusement, ils sont en bonne santé. Selvamani et son époux n’ont pas le temps d’être malades. Il faut toujours « rester debout », en toutes circonstances. Quand l’école se plaint de la performance de sa fille, elle l’accompagne à l’hôpital à Moka pour la vérification de ses yeux. Effectivement, la petite est myope et a besoin de lunettes. 

 

Le plus difficile pour Selvamani est de joindre les deux bouts. Avec le maigre salaire de chauffeur de bus de son époux, elle ne peut pas payer tous les frais fixes : loyer mensuel pour la maison, électricité, eau et achat de la nourriture et de quelques autres produits de base.  Elle n’achète aucun vêtement pour son époux et elle-même : c’est un luxe qu’elle ne peut pas se permettre. Elle se souvient de leurs sous-vêtements, « brassières, culottes, slips, maillots (vesse) » usés. Malheureusement, Selvamani n’a pas assez d’argent pour acheter une machine à coudre. Elle raccommode leurs vieux vêtements. Toutefois, elle fait de son mieux afin que les enfants soient habillés correctement et proprement pour l’école. Selvamani et son époux tiennent à ce que leurs enfants, garçons ou filles, soient scolarisés. En économisant, ils réussissent même à acheter une paire de lunettes pour leur fille myope. 

 

Selvamani se souvient qu’elle a dû « découper son sari de mariage » pour  fabriquer des rideaux pour la maison louée à Rose-Hill. Elle se souvient aussi du moment où son époux a eu un accident et elle a dû « mettre ses bijoux en gages » pour l’aider. Selvamani n’a jamais utilisé de l’eau chaude pour la douche – c’est une habitude qu’elle a conservée car elle s’est toujours lavée à l’eau froide. Les repas se suivent et se ressemblent : « du riz, dholl, brèdes, «  du riz, dholl, pomme de terre ».  

 

A l’époque, il n’y a aucun loisir. La famille n’a pas les moyens d’acheter une télévision. Tous les jeudis, Selvamani demande à ses enfants de porter leur « paltot » (pull-over) et de « porter un petit banc en bois sous les bras ». Ils vont à la gare de Rose-Hill pour regarder la télévision publique. Quand elle peut, Selvamani part au cinéma pour regarder un « film indien » Elle aurait bien voulu être accompagnée de tous ses enfants mais « l’argent fait défaut ». Alors, elle leur propose le principe de rotation : elle est accompagnée des enfants à tour de rôle, un à la fois. Il n’y a aucun autre loisir. 

 

En 1975, son époux achète une « machine béton » afin de démarrer un « petit boulot ». Cette démarche est positive car il gagne un peu plus d’argent et les fins de mois sont moins difficiles. Ayant connus eux-mêmes une vie très difficile, Selvamani et son époux n’hésitent pas à aider financièrement les autres autant qu’ils le peuvent quand ils sont sollicités. Elle se souvient de sa tante maternelle qui a toujours été présente pour elle. Elle la sollicitait quand elle avait de grosses difficultés financières et elle lui rendait son argent dès que sa situation le lui permettait. 

 

Selvamani et son époux économisent encore pour célébrer le mariage de leurs quatre filles. Ils sont fiers de ne pas avoir besoin de contracter des dettes pour ces évènements qui ont un coût vraiment élevé. Cependant, ils tiennent à respecter les traditions et à inviter plusieurs personnes lors de chaque mariage. Les repas au quotidien s’améliorent un peu. Selvamani achète de la viande et du poisson de temps en temps, quand le budget familial le lui permet. 

 

L’époux de Selvamani tombe malade et il décède le jour d’un cyclone. C’est aussi un congé public. Elle s’occupe de l’enterrement avec ses filles, son fils ayant immigré en Grande Bretagne. Malgré l’avertissement de cyclone de classe trois, la famille se rend au cimetière. Il faut retirer l’eau du tombeau avant d’enterrer son époux. Selvamani s’occupe de tous les rites associés aux funérailles à son domicile. Elle ne peut pas compter sur ses trois sœurs et ses deux frères : tous sont décédés. Tous ont eu une vie difficile car les moyens financiers ont toujours été très limités. Mais elle peut compter sur ses enfants et ses neuf petits-enfants. 

 

Selvamani a célébré ses 76 ans le 14 mai 2010. Depuis quelques années, elle souffre de « tension forte » (hypertension), de diabète et elle est « cardiaque ». Une congestion cérébrale l’a clouée au lit depuis 2007. Elle a perdu son autonomie. Ses filles se relaient pour s’occuper d’elle : il faut l’aider pour aller aux toilettes, se coiffer, se laver et prendre ses médicaments. Heureusement, elle est encore capable de s’alimenter seule. Les parents de Selvamani étaient pauvres, ils ne pouvaient pas aider leurs enfants. D’ailleurs, ils sont décédés assez jeunes. Selvamani ne leur en veut pas. Aujourd’hui, elle se sent bien entourée de ses filles.  

 

Une d’entre elles, née en 1962, me dit ceci : «  Ma maman a beaucoup fait pour tous ses enfants, pour nous. Notre devoir, maintenant, c’est de nous occuper d’elle jusqu’au bout. Nous ne pourrons jamais l’emmener dans une maison de retraite. C’est impossible.  Elle ne représentera jamais un fardeau pour nous. Même si un jour, je dois emprunter de l’argent pour l’aider, je le ferai. Mais pour l’instant, avec mes sœurs, nous travaillons en collaboration. Nous nous relayons auprès d’elle. Nous l’aimons vraiment beaucoup, sans aucune hypocrisie. Il faudrait que chaque génération donne l’exemple aux autres. Chaque génération doit bien s’occuper de ses enfants et de ses parents. Il ne faut pas les abandonner. » 

 

Pour conclure, une bonne partie de la population de la classe ouvrière n’est pas rentrée dans la culture de la pauvreté. Au contraire, elle a connu la mobilité sociale grâce aux pères et mères de famille, à leurs sacrifices énormes au détriment de leurs propres désirs et envies personnels à l’instar de Selvamani et de son époux. Ils ont su tirer leur famille hors du gouffre. Personne ne leur avait rien expliqué ou demandé. Les agents politiques ou les politiciens les ont toujours visitées uniquement quelques jours avant les élections avec de fausses promesses avant de disparaître. Quant aux associations socio-culturelles, celles-ci ont toujours été absentes pour les pauvres. Jour après jour, chaque maman s’est retrouvée avec la question : «  Kouma pou faire pou cuit manzer azordi ? » 

 

Ces femmes et ces hommes, malgré la  pauvreté, ont utilisé leur bon sens et ils ont prié Dieu tous les jours pour avoir du courage. Si parfois, les époux ne suivaient pas car ils étaient ivrognes ou avaient plusieurs maîtresses, les femmes, elles, ont travaillé sans relâche, sans se plaindre,  avec leurs petits moyens et leur intelligence pour que leurs enfants aient un avenir meilleur. Aujourd’hui encore, elles passent sous silence leurs sacrifices. Elles n’aiment pas en parler considérant que c’est leur devoir d’œuvrer pour le bien de leurs enfants. Tout simplement, ces mamans sont la personnification de la Vertu. Ne pas  reconnaître qu’elles sont le moteur principal de l’avancement et du progrès de la famille vers la mobilité sociale, c’est le reflet d’une très grande ignorance de l’autre et de sa culture : la culture du courage et du sacrifice.   

 

De l’autre côté, il y a la culture de la pauvreté. Il y a tous ces enfants qui ne savent pas très bien qui est leur père ou leur mère, ils dépendent du repas fourni dans certaines écoles primaires à midi pour se nourrir, ils traînent dans les rues tous les jours, puis ils passent du shelter au centre de réhabilitation. La fille de Selvamani a dit la vérité : « Voyez-vous, un papa et une maman, vous ne pouvez pas vous en procurer dans la rue. Ça n’existe pas ça. »   

 

Vina BALLGOBIN

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