‘C’est l’électeur qui doit éliminer les fous du roi quand il va aux urnes’

Interview : Raj Meetarbhan – Journaliste —

Pravind Jugnauth n’a aucun intérêt à précipiter la ruine de son parti en allant vers des élections anticipées’

Dans plusieurs pays où il existe une tradition de passer régulièrement aux urnes, les citoyens se caractérisent par une abstention de plus en plus inquiétante. La volatilité électorale augmente en fonction de la performance du gouvernement sortant et aussi des enjeux économiques et sociaux. Les medias et certains citoyens jouent leur rôle de chien de garde en diffusant régulièrement des informations à propos des hommes et des femmes politiques, et de leurs proches collaborateurs. Raj Meetarbhan, journaliste, nous en parle. 

Mauritius Times : Quelles leçons tirez-vous de l’affaire Showkutally Soodhun, en particulier de la manière dont la police a géré toute l’affaire et la position adoptée par le Premier ministre et ministre de l’Intérieur ?

Raj Meetarbhan : Je vois que les questions fusent sur l’affaire Soodhun ! Démarrons avec les enseignements de cette polémique qui dure depuis une dizaine de jours maintenant.

Pour moi, il ne s’agit pas d’une affaire où il y a incitation réelle à la violence ou à la haine raciale. Il s’agit tout simplement de propos obtus débités par un homme qui manque de finesse, ce qui pousse beaucoup à penser qu’il est indigne d’occuper un poste relevant d’une aussi haute responsabilité. Car un vice-Premier ministre, ça pèse ses propos.

Que Soodhun soit un homme qui parle négligemment, ou même qu’il soit capable de faire à peu près n’importe quoi, n’importe comment, on le savait déjà. On vient d’en avoir une nouvelle illustration, c’est tout.

Les « bourdes » de Soodhun sont monnaie courante. La toute dernière n’est ni plus grave, ni moins grave que les précédentes. Ses propos sur Xavier Duval sont malheureux parce qu’ils ont inutilement détourné l’attention du pays des vrais enjeux auxquels nous sommes confrontés.

J’en tire la conclusion que rien n’a changé. A chaque fois qu’une chamaillerie politicienne survient à Maurice, elle prend une ampleur démesurée et occulte le reste de l’actualité. Un homme se donne en spectacle et au lieu de s’exposer à la risée et au mépris national, il suscite un débat en apparence sérieux.

Je ne suis pas en train de minimiser les propos excessifs de Soodhun tenus le 18 juillet dernier à Flacq. Je propose tout simplement une lecture décalée pour que nous ne nous arrêtions pas à une simple affaire de dérapage verbal… Le système est malade et ce n’est pas à la police de remédier à ce mal.

* La police, justement

Passons à la manière dont elle a traité l’affaire. Il existe une perception que son action est dictée davantage par des considérations de stratégie politique. Si l’on avait pensé que la pression des bloggeurs sur les réseaux sociaux allait forcer la police à changer de comportement, on s’est trompé.

La police aurait pu décider de ne pas donner suite à cette affaire tout simplement parce que les propos de Soodhun ne méritent pas son attention. Mais, nous savons que ce n’est pas le cas. Si la police a opté pour l’inaction, ce n’est pas parce qu’elle a jugé qu’elle a mieux à faire que d’arrêter Soodhun. Mais là également, il y a cette perception qu’elle aurait agi comme elle le fait dans certaines circonstances : ne pas embarrasser le bâtiment du Trésor.

* Et, comment réagissez-vous devant la position adoptée par le Premier ministre et leader du MSM, quand il dit attendre la conclusion de l’enquête policière avant d’envisager quelque sanction ?

J’imagine que Pravind Jugnauth est en train de peser et de soupeser les paramètres qui interviendront dans sa prise de décision finale. Quels sont les avantages et les inconvénients politiques de sa décision ? Tiendra-t-il compte de l’éthique, de la moralité de la vie publique ou de la performance du ministre ?

En gros, c’est un calcul électoraliste qu’il est amené à faire et il prendra le temps qu’il faut.

Ce n’est pas l’enquête policière qu’il attend. La question qui se pose pour lui : que gagne-t-il et que perd-il en sanctionnant Soodhun ? J’estime qu’il a besoin de gagner du temps pour résoudre cette équation politicienne. Il est improbable que la police va se décider à agir avant que Pravind Jugnauth ne soit parvenu à une décision sur la marche à suivre.

* Le Commissaire a déclaré, après le départ du VPM Soodhun pour des soins médicaux, visite programmée bien avant l’affaire selon Pravind Jugnauth, que la police agissant en toute « transparence et indépendance » est à pied d’œuvre, jour et nuit, pour rechercher les preuves pouvant soutenir toute éventuelle inculpation du VPM devant une cour de justice. On ne peut pas arrêter les gens à tort et à travers, a ajouté M. Nobin. Le Mauricien lambda ne peut que s’en réjouir, n’est-ce pas ?

Je vous disais à l’instant qu’il s’agit d’une chamaillerie qui tourne au mélodrame. L’explication fournie par la police m’incite à penser que c’est plutôt du vaudeville.

Quoi ? La police est à pied d’œuvre, jour et nuit, pour rechercher des preuves que les propos imputés à Soodhun ont été effectivement prononcés ? C’est du surréalisme. On ose à peine croire qu’il s’agit de propos tenus devant un auditoire nombreux, y compris des officiers de police qui étaient de service ce jour-là.

La police aurait été plus crédible si elle nous avait dit qu’elle a étudié les propos incriminés avec attention et a conclu qu’il n’y avait ni incitation à la violence ni incitation à la haine raciale mais seulement d’un dérapage verbal malheureux.

* Il semblerait que c’est la presse mais aussi la pression populaire venant principalement des internautes, pas vraiment des associations ou de la société civile, et véhiculée par les réseaux sociaux suite aux menaces de Showkutally Soodhun et des dépositions à la police du leader de l’opposition et d’autres citoyens indignés qui ont amené le Commissaire de Police à faire une déclaration sur l’affaire et au Premier ministre de réagir. Vos commentaires ?

Peut-on encore avoir la capacité de s’indigner alors que les clowneries du personnage se multiplient depuis des années ?

Ses numéros de cirque sont trop récurrents pour qu’ils m’inspirent encore de l’indignation. Ils me conduisent plutôt à m’interroger sur le comportement électoral des Mauriciens. Nous ne faisons pas toujours des choix intelligents. N’oublions pas que Soodhun a été élu en deuxième position à La Caverne/Phoenix en décembre 2014 avec 52,7% de suffrages exprimés.

* Il se pourrait aussi que les « checks and balances » dans notre système politique ne fonctionnent pas comme il se doit pour mettre un frein aux dérapages ou au moins « restrain and constrain » des « dangerous clowns » ou tout autre homme politique, qu’il soit Premier ministre ou leader de l’opposition. Qu’en pensez-vous ?

Mais, justement, ce filtre, c’est l’électeur. C’est lui qui doit éliminer les fous du roi quand il va aux urnes. C’est à l’électeur d’exclure du champ politique les personnages farfelus qui font honte au pays.

* Certains observateurs soutiennent que l’attitude adoptée par Pravind Jugnauth par rapport à l’affaire Soodhun démontre une incapacité de prendre les décisions qui s’imposent en raison de tout un système et d’une clique qu’il a hérités de l’ancien Premier ministre. Est-ce exagéré ?

Sans doute. Je ne crois pas que Pravind Jugnauth soit un impulsif comme son père mais je ne pense pas non plus qu’il soit touché par l’indécision. Je crois plutôt qu’il est en train de gérer prudemment la situation pour que ses intérêts électoralistes soient le moins compromis possible par cette affaire.

Vous savez, aux échecs comme en politique, il arrive qu’on sacrifie un pion pour protéger le roi.

* Pour ce qui est des avocats-politiciens dont les noms ont été cités devant la Commission Lam Shang Leen, le Premier ministre paraît déterminé à faire le ménage au moment opportun. Il n’a vraiment pas de choix, non ?

Il faut saluer le travail formidable que la Commission Lam Shang Leen est en train d’abattre avec courage et détermination.

Le trafic de drogue peut avoir des conséquences dévastatrices sur un pays, sur la gouvernance du pays car l’argent de la drogue infiltre les institutions nationales, la vie politique et empoisonne le pays entier.

On l’avait compris avec la Commission Rault, on revit le même scenario avec la Commission Lam Shang Leen. Cette Commission restera dans la mémoire comme un bel héritage laissé par Anerood Jugnauth. Un travail immense est en train d’être réalisé. Son impact sera social, politique et économique.

* En tout cas, les vacances parlementaires ne seront peut-être pas de tout repos pour le Premier ministre, avec un dossier non moins important que la gestion de la dernière frasque du VPM Soodhun : l’élection partielle au no.18, qui pourrait coïncider avec la publication des conclusions du rapport de la Commission d’enquête sur la drogue. Ça promet d’être chaud pour ce qui reste de l’Alliance Lepep, paraît-il ?

Un triste sort attend le pays si le Gouvernement se désintéresse du domaine économique. Les activités politiques que vous citez, aussi intenses soient-elles, ne font malheureusement pas avancer un pays. Il nous faut du solide, du concret.

Dans 50 ans, personne ne souviendra des propos déplacés de Soodhun ou de l’issue d’une partielle. Cependant les générations futures ne nous pardonneront pas si nous leur laissons un pays incapable de résoudre ses problèmes de transport en commun ou de mettre en chantier les réformes tant attendues, notamment dans la fonction publique. D’autre part, le miracle économique ne s’opère toujours pas et les indicateurs au tableau de bord de l’économie nationale n’inspirent pas confiance.

* Un ‘remake’ du ‘Remake MMM-MSM’ devient compliqué, avec toutes les casseroles qui trainent derrière le Gouvernement. Paul Bérenger en a sûrement pris bonne note et agira en conséquence. Il paraît qu’on active les choses au sein du PTr, du PMSD et du Mouvement Patriotique en vue d’un arrangement pour un candidat unique pour la partielle au no. 18. On s’attèle donc déjà à dessiner les contours des prochaines alliances…

Les permutations électorales, c’est un sport que nous aimons beaucoup pratiquer. Même quand il n’y a aucune échéance électorale en vue, nous avons souvent tendance à tout analyser en termes de volonté de rapprochement de tel parti avec tel autre. Souvent, c’est du fantasme.

Chaque déclaration faite par Paul Bérenger à sa messe du samedi est décortiquée par des Mauriciens avides de savoir pour qui bat son cœur et quel choix il pourrait faire pour les législatives de 2019…

C’est un exercice qui n’a pas de sens à mes yeux car la dynamique électorale fluctue énormément au gré des conjonctures à Maurice. Entre maintenant et 2019, beaucoup d’eau coulera sous les ponts. Pourquoi s’acharne-t-on tant à penser que les alliances se mettent en place dès maintenant?

On devrait savoir que les propos hebdomadaires de Bérenger n’ont rien à voir avec le choix qu’il fera dans deux ans au moment des législatives. Bérenger est capable d’annoncer un jour que son parti se trouve à des années-lumière du Parti Travailliste et se jeter le lendemain dans les bras de Ramgoolam – ou plutôt dans les filets du pêcheur aux requins.

Quand on constate la vitesse à laquelle peuvent voyager nos politiciens, nous devrions éviter de trop spéculer sur l’avenir à partir de données actuelles. Ces politiciens traversent des années-lumière en moins de 24 heures et ils ont des trajectoires en zigzag. Donc n’extrapolons pas comme si tout est linéaire en politique.

Quand vous êtes sur un sable aussi mouvant que le terrain politique à Maurice, vous ne devriez pas tirer des conclusions hâtives car les contours qui semblent se dessiner aujourd’hui disparaissent rapidement pour laisser se créer de nouvelles lignes de démarcation.

Vous faites référence à un éventuel candidat commun PTr-PMSD – Mouvement Patriotique. Même si cela devait se réaliser, je pense que cette candidature commune ne préfigurera en rien de la composition future des blocs qui s’affronteront pour les législatives de 2019. Pourquoi tirer des plans sur la comète alors que nous savons bien que nos politiciens peuvent sauter d’un lit à l’autre à tout moment ?

En revanche, laissez-moi vous dire que derrière cette démarche commune se cache une relation sincère entre deux hommes, Xavier Duval et Arvin Boolell. Ils s’entendent bien entre eux. Les politiciens ont aussi des sentiments ! Je vois mal Xavier Duval faire campagne contre Arvin Boolell au no. 18. Maintenant, je n’oserai m’aventurer à dire que cette situation purement circonstancielle va déboucher sur un mariage durable en 2019.

Xavier Duval et Arvin Boolell appartiennent à la même génération et partagent des traits communs. Ils sont, tous les deux, des personnes sans aspérités et sans taches. Ils peuvent s’unir pour une cause ponctuelle.

Or, les données seront totalement différentes en 2019. Il y a trop d’inconnus à ce stade pour évaluer les chances de concrétisation d’une alliance PMSD/PT ou PMSD/PTSR (Parti Travailliste Sans Ramgoolam).

* Précisément, que vous dit votre flair journalistique à propos de 2019 – ou un peu avant cette date butoir – au cas où le PM déciderait de convoquer des élections anticipées ?

La rigueur scientifique m’interdit de me fier à un éventuel flair journalistique que je posséderais. Cependant, il est possible d’analyser, avec les données objectives dont nous disposons à l’heure actuelle, que Pravind Jugnauth n’a aucun intérêt à précipiter la ruine de son parti en allant vers des élections anticipées.

Pourquoi devra-t-il prendre un risque même s’il estime que la pagaille actuelle au sein de l’opposition lui fait du bien? Il sait bien que la science électorale n’est pas une science exacte et que nul ne peut lui donner la garantie d’une victoire certaine.

Theresa May vient de perdre sa majorité absolue alors qu’elle croyait pouvoir bénéficier d’un soutien solide en provoquant des élections anticipées.

Même s’il devait être débarqué, le départ de Soodhun ne fragilisera pas la majorité MSM-ML et n’est pas susceptible de forcer des élections générales.

Si vous me demandez : « Quel parti a le plus de chances de remporter des législatives si elles étaient organisées ce dimanche ? », je vous répondrai sans hésitation que c’est le parti des sans-parti.

Le désenchantement à l’égard des partis traditionnels est total. Il y a une perte de confiance dans les partis qui ont historiquement dominé la scène.

Pour l’heure, aucune autre formation n’a encore émergé pour prétendre conquérir le pouvoir. N’oublions pas cependant que la politique a horreur du vide.

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