Interview Me Yousuf Mohamed – ‘Le vent tourne, et c’est vers le PTr que les Mauriciens se dirigent’

‘Ramgoolam reste serein, car il n’a rien à craindre…
pas seulement par rapport à l’affaire Roches Noires, mais toutes les autres affaires »

Me Yousuf Mohamed, légiste, et observateur attentif des événements en cours se pose beaucoup de questions sur l’Alliance Lepep et sa gestion. Il condamne la politique de “coustik”, les mascarades et le manque de transparence. Voilà pourquoi les crises se succèdent sans qu’on ait le temps de souffler. Il pense au retour de manivelle en peu de temps. L’espoir d’un nouveau changement germe dans les esprits…


Mauritius Times : Vous aviez déclaré lors d’une précédente interview, au cours de l’année dernière, que vous ne voyez rien dans l’affaire du campement de Roches Noires de l’ex-Premier ministre qui puisse le compromettre. Or le DPP a instruit des charges d’entente délictueuse contre lui et les deux hauts gradés de la police MM Jokhoo et Sooroojebally. Vous ne vous attendiez pas à cela ?

Me Yousuf Mohamed : Si, je m’attendais à cette inculpation, sinon au cas contraire on aurait pu dire que le DPP ne procède pas de façon équitable. Il ne faut pas oublier que le bureau du DPP et Me Satyajit Boolell ont dû subir des attaques de la part de certains de nos actuels gouvernants. Donc, je m’attendais à une poursuite, mais cela ne veut point dire que Navin Ramgoolam sera éventuellement déclaré coupable par la Cour.

Je connais personnellement les tenants et aboutissants de cette affaire pour avoir étudié attentivement les faits d’une part et la déclaration d’autre part de M. Gooljaury. Aussi je peux vous dire que les avocats de l’ex-Premier ministre vont certainement soulever certains points de droit qui, à mon humble avis, seront acceptés par le/les magistrats et qui vont innocenter Navin Ramgoolam. Je dirai par ailleurs que même la poursuite devrait au fond savoir que Ramgoolam a toutes les chances d’être acquitté.

 Cependant les choses doivent suivre leur cours, et il faut laisser toute latitude à la justice du pays pour son travail. Mais je me pose la question : quel but cherche-t-on à atteindre ? Est-ce fait pour satisfaire M, X, ou Y, ou bien y a-t-il vraiment matière justifiant une poursuite ?

* Vous maintenez toujours qu’il n’y a pas eu quelque entente délictueuse concernant les suspects dans cette affaire ?

Je ne le crois pas, mais ce sera à la Cour de trancher. Mais je ne vois pas, me basant sur ma longue expérience de légiste, comment Navin Ramgoolam pourrait être trouvé coupable de l’offense intentée contre lui.

En tout cas, tout le monde sait que c’est dans l’intérêt de nos actuels gouvernants de faire subir les pires tracasseries à Navin Ramgoolam et de le discréditer aux yeux du public. Mais ils ne se rendent pas compte que le vent tourne. Qui le niera ? Les Mauriciens ont compris que cette l’alliance gouvernementale ne parviendra pas à accomplir quoi que ce soit.

On n’a fait que vendre des rêves ; rien n’a été accompli concrètement sauf qu’on s’est mis à traquer les adversaires politiques pendant ces 18 derniers mois.

Allez à la rencontre des Mauriciens partout : dans la rue, au marché et dans les réunions sociales, qu’entendez-vous ? ‘Vaut mieux Ramgoolam !’ L’assistance lors des congrès du Parti travailliste, que ce soit à Vacoas, Bambous, Rivière du Rempart, etc., est un signe qui ne trompe pas sur l’exaspération des Mauriciens qui monte. La grande question : comment de temps encore ce gouvernement va-t-il durer ?

* Que le vent tourne ou non, le gouvernement ne dispose-t-il pas d’une majorité parlementaire confortable pouvant lui assurer son maintien au pouvoir ?

C’est effectivement le cas, sauf des imprévus du parcours tels que la confirmation du jugement dans l’affaire MedPoint, par exemple, ou autres choses…

* Vous vous attendez à quoi, Me Mohamed, par rapport à cette affaire ?

Je ne sais pas ce que cela va donner ; on laisse ça entre les mains du Chef juge et du juge Caunhye… Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai suivi avec attention la plaidoirie de Mme Montgomery et la réplique de Me Amine, et c’est l’intervention de ce dernier qui m’a beaucoup impressionné. Me Amine a fait un travail de fourmi et a répondu à tous les points soulevés par l’avocate britannique.

* En attendant d’en savoir plus sur cette affaire, c’est le procès de Roches Noires qui monopolise les esprits pendant un bon bout de temps. Voilà encore que Sir Anerood Jugnauth vienne jeter un pavé dans la mare en alléguant que les perquisitions effectuées au bureau de Navin Ramgoolam et à son domicile n’ont pas été faites comme elles auraient dû l’être. « Inne faire un travail pou couillonne lizie dimounes » a-t-il dit. Comment réagissez-vous à cela ?

Je pense qu’Anerood Jugnauth a perdu les pédales. N’est-ce pas lui-même qui est responsable de la police ? Pourquoi n’a-t-il pas exigé une enquête immédiate, et pourquoi pas une commission d’enquête s’il le juge nécessaire ?

Ces allégations du Premier ministre constituent une grave accusation contre sa police et contre l’assistant commissaire de Police Heman Jangi et tous les hommes qui ont participé à ces perquisitions.

Permettez-moi de vous dire que j’ai été présent pendant toute la durée des perquisitions effectuées ce soir-là et ce jusqu’aux petites heures du matin au bureau de Navin Ramgoolam à Port Louis ou à son domicile à River Walk. Tous les coins et recoins du bureau de Navin Ramgoolam ou de sa résidence ont été passés au peigne fin avec l’aide des détecteurs de métaux. Les murs, le plancher, la cour à River Walk ont été scrupuleusement inspectés; rien n’a été laissé au hasard.

Tout cela a été fait en ma présence, tout comme le transfert des coffres-forts vers les casernes centrales et tout ce que la police a cru nécessaire de saisir. La police n’a pas fait de cadeau à Navin Ramgoolam. De toute évidence, cela, Jugnauth ne peut pas le savoir car il n’était pas présent sur les lieux pendant toute la durée des perquisitions. Donc, de quoi parle-t-il ? De quel autre coffre fort et de quels « documents compromettants » parle-t-il ?

De telles allégations ne visent qu’à discréditer davantage Navin Ramgoolam en distillant le soupçon, en insinuant une quelconque complicité entre ce dernier et certains membres de la police… c’est vraiment incroyable !. Mais que voulez-vous ? Jugnauth reste fidèle à lui-même, il dit n’importe quoi… comme il l’avait fait par rapport à Shakeel en s’abritant derrière l’immunité parlementaire. Il n’a pas changé et il ne changera pas.Il passe son temps à critiquer Navin Ramgoolam et l’ex-régime travailliste, mais qu’il nous dise ce que son gouvernement a pu accomplir ces derniers 18 mois en termes de création d’emplois pour ces milliers de Mauriciens, jeunes étudiants qui vont sur le marché du travail après leur HSC, les autres gradués et professionnels formés tant à Maurice qu’à l’étranger, et pour tous ceux qui ont perdu leurs emplois dans le sillage du démantèlement du Groupe BAI.

Le chômage tourne autour de 8% ces temps-ci, et que fait notre gouvernement ? Rien de concret jusqu’ici, sauf la traque des adversaires. Ce qui est grave, c’est que le pire n’est pas derrière nous : il y a l’affaire logée contre le gouvernement par Dawood Rawat devant la Cour internationale d’arbitrage, et aussi l’autre affaire concernant le Betamax. Ces deux procès, BAI et Betamax, coûteront, à mon avis, des dizaines de milliards aux contribuables. Le gouvernement est en train de pousser ce pays vers la ruine, et c’est vous et moi et, bref, tous les Mauriciens qui se verront demain devoir payer les pots cassés.

3000 personnes pour le rassemblement du Premier Mai à Vacoas, c’est du trompe-œil. Croyez-moi : le vent tourne, et c’est vers le PTr que les Mauriciens se dirigent ; ils retournent au bercail. Le PTr va sans doute traverser le désert pendant un certain temps, le temps que l’Alliance Lepep parviendra à se maintenir au pouvoir malgré tout le tort que cette Alliance fait au pays.

* On va essayer de neutraliser l’adversaire ‘by keeping him busy defending himself in Court’ pendant de longues années…,n’est-ce pas?

Non, voyez-vous Ramgoolam dans la peau d’un homme écrasé, inquiet? Absolument pas. Si tel était le cas, il n’aurait pas mis les pieds dehors pour animer les meetings et congrès du PTr. Il reste serein, car il n’a rien à craindre. C’est mon point de vue en tant que légiste. Je ne parle pas seulement de l’affaire de Roches Noires, mais de toutes les autres qui ont fait les grands titres de la presse locale.

* Mais il n’y a pas que les affaires qui interpellent le leader du PTr qui retiennent notre attention ; il y a maintenant de nouvelles affaires qui agitent le gouvernement lui-même, par exemple celle concernant l’emprunt de euro-dollars par l’ex-ministre des Finances auprès de la SBM, et nous attendons une décision du DPP…

Attendons voir ce que le DPP va décider, mais vous pouvez être sûr que moi je n’aurais jamais pu obtenir un emprunt pareil et avec les conditions qu’on connaît – 1.5% d’intérêt – et surtout pour spéculer dans l’achat de l’or… Qui aurait accordé un tel emprunt à un Yousuf Mohamed ? Je me le demande. Et lui étant ministre des Finances sans oublier la Banque de Maurice et la SBM qui tombent sous sa juridiction, il y a des questions qui se posent. Je laisse le soin aux enquêteurs ou bien au DPP de prendre la décision qui s’impose. Je n’ai pas de jugement personnel à passer.

* Le Premier ministre a quand même raison d’attendre que le DPP prenne une décision avant d’entamer toute action nécessaire, n’est-ce pas ?

Dans un pays démocratique tel que l’Angleterre, le ministre n’aurait pas attendu une décision du DPP ; le ministre aurait démissionné de son propre chef N’oubliez pas ce qui s’est passé en Inde quand il y a eu cet accident impliquant le déraillement d’un train ; le ministre n’a pas entendu les conclusions de l’enquête menée pour faire la lumière sur cet accident, il est parti en toute dignité.

Je ne comprends pas pourquoi Ivan Collendavelloo, qui lui-même avait soumis sa démission pour une affaire de passeport, si je ne me trompe pas, donne l’impression de vouloir encourager Vishnu Lutchmeenaraidoo ‘to stay put’, et il va même jusqu’à prendre sa défense. En ce qui me concerne, si j’étais ministre et que je me voyais accusé de corruption, j’aurais démissionné non pas seulement comme ministre mais aussi comme député.

Mais les choses sont différentes aujourd’hui, et les données ont évolué. Voilà pourquoi Jugnauth ne souhaite pas que ses ministres démissionnent en tant que députés. Il a peur des partielles, il a peur de perdre ces élections car il sait très bien que les rafales seront dures car le vent ne lui est pas favorable.

* Mais il a quand même invité son ex-ministre des Finances à aller voir la police ou l’ICAC comme pour répondre aux allégations de Navin Ramgoolam dont Lutchmeenaraidoo tiendrait le PM en otage…

C’est à Lutchmeenaraidoo de voir s’il souhaite agir dans ce sens ou non. Mais voyez-vous Lutchmeenaraidoo dans la position dans laquelle il se trouve, lui, son fils et sa sœur, prendre une telle décision ? Jugnauth sait très bien que cela n’arrivera pas.

* Il y a eu également le conflit qui oppose le ministre Soodhun au député MMM Reza Uteem pour une affaire de bail. Le ministre du Logement aurait, selon la presse, référé le dossier au ministère de la Bonne Gouvernance pour enquête. Dites- nous, Me Mohamed, le ministère de la Bonne Gouvernance dispose-t-il d’un pouvoir quasi judiciaire lui permettant de faire de telles enquêtes ?

Les deux appartiennent à la même équipe. On a vu Bhadain et Soodhun à la télévision ensemble pour blâmer M. Jhangi ; maintenant il demande que M. Bhadain mène une enquête dans cette affaire. On est en train de prendre les Mauriciens pour des cons. Ce n’est pas à M. Bhadain ou à son ministère de faire de telles enquêtes, mais c’est à l’ICAC ou la police de le faire au cas où il y aurait matière pour une enquête. ‘Have you ever seen a minister investigating into the doings of another minister and belonging to the same party?’

Il paraît que l’affaire soit devant l’ICAC, mais que je vous dise que Soodhun fait fausse route en évoquant la question de ‘Trust’ et aussi celle des mineurs. C’est tout à fait légitime. Il n’y a rien d’illégal dans cette affaire. Par contre, quand on demande au gouvernement de reprendre un ‘lease’ pour le donner à quelqu’un d’autre, là c’est grave. Mais puisque cette affaire est entre les mains de l’ICAC, attendons les conclusions de l’enquête.

* Vous faites confiance à l’ICAC ?

J’ai toujours fait confiance à l’ICAC, je n’ai jamais trouvé quoi que ce soit à redire contre l’ICAC. Cela depuis le temps où M. Beekhary dirigeait l’institution. Par la suite, il y a eu M. Ujoodha et ensuite on a eu M. Aujayeb. J’ai toujours eu confiance en ces gens-là parce que je les connais personnellement ; ce sont des gens corrects, des légistes. ‘They have no axe to grind, they are totally independent.’ C’est pour cela que je n’ai pas hésité un instant pour emmener mon client M. Soobhany frapper à la porte de l’ICAC. Pendant qu’on était à l’ICAC et que mon client donnait sa déposition, quelqu’un a téléphoné à mon client devant les officiers de l’ICAC pour lui dire : « Pa dir nanier contre Dayal, aret lamem »…

* Par ailleurs il y a eu l’affaire de l’Equal Opportunities Commission, la révocation de Brian Glover et la nomination de Me Tegally. La manière de faire vous interpelle-t-elle ?

Parlons d’abord de la révocation de Brian Glover. Ce dernier a raison dans ce sens que selon l’Interpretation and General Clauses Act, vous demeurez en place en attendant qu’une nomination soit faite ou que vous soyez révoqué. Ce qui m’agace, c’est la manière de faire du gouvernement, que je considère comme très inélégante. On aurait pu envoyer une lettre au bureau de Brian Glover, et non pas envoyer des policiers à son domicile à 22 h 30 pour lui remettre un papier timbré, l’informant qu’il ne préside plus l’EOC. Est-ce cela un gouvernement démocratique ? Ou sa visée veut-elle créer la sensation ? Maintenant, de quoi reproche-t-on Brian Glover ? Qu’a-t-il fait de mal ? Enquêter sur des allégations d’injustice, comme dans l’affaire de Mme Choomka ?

En ce qui concerne M. Tegally, je l’ai connu en tant qu’avocat, magistrat et j’ai l’intime conviction qu’il ne va pas tolérer quelque irrégularité. Mais ce que je reproche à M.Tegally, c’est d’accepter de siéger aux côtés d’un des assesseurs qui s’avère être le président d’un comité régional du MSM. C’est vrai que M. Tegally lui-même était membre du MMM auparavant et puis il a changé de camp pour rejoindre le MSM. Donc, la question que je me pose : sommes-nous en présence d’une institution indépendante du fait de sa nouvelle composition? Moi, je ne le crois pas ; la perception est mauvaise.

* Published in print edition on 6 May 2016

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