‘Nous vivons à l’ère digitale mais l’enseignement demeure toujours dans un cadre préhistorique !’

Les classes n’ont pas changé, les méthodes d’enseignement et la formation des enseignants posent toujours des problèmes ! Et on nous demande d’innover

Qs & As : Vikash Ramdonee

En ce 5 octobre, Mauritius Times salue tous les hommes et femmes des niveaux pré-primaire, primaire, secondaire et supérieur, qui accompagnent les enfants de la République de Maurice durant leur scolarisation. Nous pensons aux professeurs, bien entendu, mais nous n’oublions pas que tout travail pédagogique nécessite aussi l’encadrement du personnel administratif et de tous ceux et celles qui œuvrent quotidiennement dans l’enceinte de chaque établissement scolaire. Nous saluons ce travail d’équipe mené depuis des années pour traduire dans la réalité le slogan « Education pour Tous ».

Pour rappel, la Recommandation OIT/UNESCO à propos de la condition du personnel enseignant, signée en 1966, est le principal cadre de référence par rapport aux droits et responsabilités des enseignants à l’échelle mondiale. L’année 2017 marque aussi le 20e anniversaire de la Recommandation de l’UNESCO pour ce qui relève de la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur.

Depuis 1994, la Journée mondiale des enseignants (World Teachers’ Day) est célébrée le 5 octobre. Le thème choisi, cette année, est « Enseigner en liberté, autonomiser les enseignants ». L’autonomisation, bien entendu, constitue une priorité dans le domaine éducatif. Nous avons donc invité Dr Vikash Ramdonee, Président du syndicat des enseignants au niveau secondaire, pour nous éclairer sur la contribution de la GSSTU à l’éducation des citoyens du 21e siècle. 

* A Maurice, on a tendance à associer syndicalisme et revendication des salaires ? Qu’en est-il de la spécificité du syndicalisme en milieu éducatif ?

Le syndicalisme moderne n’est pas uniquement lié à la revendication des salaires. Les pensées syndicales, certes, ne sont pas pareilles. Mais, au bout du compte, c’est un salaire décent pour un travail décent qui compte le plus. Il n’y a rien de mal à revendiquer une somme d’argent qui représente le prix de la force de travail d’un salarié et dont le montant est fixé en tenant compte de plusieurs facteurs tels que la nature du travail, les responsabilités grandissantes, les compétences, les expériences, la ou les qualification(s) de la personne, etc… Pouvez-vous imaginer un seul instant où seraient les travailleurs et, par ricochet, toute l’île Maurice s’il n’y avait pas de revendications syndicales ?

Dans le milieu éducatif, pour répondre à votre question, du moins depuis que j’ai assumé le rôle de Président du syndicat des enseignants des collèges d’Etat, il y a eu bel et bien une revendication monstre dans les rues de Port-Louis contre le PRB en avril 2014 suite à la publication du rapport. Je profite de cette occasion pour remercier ici les milliers d’enseignants des collèges d’Etat, ainsi que ceux et celles du MGI, qui s’étaient déplacés pour dire NON au PRB. Cela a eu un effet positif sur notre condition de travail.

* Quels sont les problèmes que rencontrent les enseignants localement ?

Le plus gros problème se pose au niveau de la reconnaissance de nos spécificités. Tout le monde croit qu’il peut devenir un super enseignant parce qu’il/elle a acquis une certaine expertise dans un domaine quelconque. Or, l’enseignement est quelque chose de très noble. C’est une pratique, mise en œuvre par un enseignant, visant à transmettre des compétences (savoir, savoir-faire et savoir-être) à un ou plusieurs apprenants. Il y a certes des mercenaires dans ce domaine. Mais, ils se trouvent surtout en dehors du système. Il faut pourchasser ce phénomène.

Par ailleurs, le monde a changé et nous vivons à l’ère digitale mais l’enseignement demeure toujours dans un cadre préhistorique ! Les classes n’ont pas changé, le ratio étudiant-enseignant est resté inchangé, les infrastructures datent du 20ème siècle, les méthodes d’enseignement et la formation des enseignants posent toujours des problèmes ! Et on nous demande d’innover.

Pour combler le tout, il y a une érosion des valeurs dans notre société, mais aussi au niveau mondial. Donc, discipliner un apprenant aujourd’hui, dans un monde ultramoderne et truffé de gadgets électroniques, cela reste le plus grand défi de tout pédagogue.

* Etes-vous d’accord avec la perception de beaucoup d’enseignants à propos des « inspecteurs » ? La plupart du temps, on leur reproche de ne pas faire correctement leur travail. Ils inspectent les enseignants alors qu’ils devraient les aider sur le plan pédagogique…

Vous avez bien dit qu’il y a cette perception qui est parfois justifiée ! Mais, ce n’est pas juste de dire qu’ils ne font pas leur travail correctement. Il faut un système de contrôle et de monitoring. Sinon, ce sera la pagaille. Toutefois, on dénonce le mépris, les insultes et surtout cette arrogance de certains ”inspecteurs”. Là aussi, je dois souligner que la plupart d’entre eux font leur travail correctement. Il y a une poignée qui se prennent pour des ‘zorro’ – le Monsieur et Madame ‘conne tous’.

Permettez-moi de leur dire qu’ils ne connaissent pas mieux le travail des enseignants que ces derniers. Si les « inspecteurs » sont qualifiés, les enseignants du secondaire le sont aussi. Quelle est l’ironie de cette situation ? Alors que nous évoluons tous dans une logique pédagogique, un certificat en pédagogie n’est même pas un ‘requirement’ pour postuler comme ‘inspecteur’ alors que tous les enseignants ont reçu ou reçoivent une formation pédagogique !

Etrange ! vous allez me dire ? Mais, j’irai encore plus loin pour dénoncer une pratique malsaine qui se propage depuis des années dans notre système. Savez-vous que beaucoup de ces ‘Lecturers’ qui sont chargés de former les aspirants enseignants/enseignantes des niveaux primaire et secondaire n’ont eux-mêmes jamais travaillé avec des écoliers, des collégiens et des lycéens ? Et on ose dire aux enseignants qu’il faut enseigner de telle ou telle manière ? Cela ne se passe uniquement qu’à Maurice ! La GSSTU tire la sonnette d’alarme depuis plus d’une quinzaine d’années, mais en vain !

* On parle de plus en plus et on dénonce ouvertement le népotisme et la corruption à l’ile Maurice. Est-ce que vous êtes parfois amené à défendre des enseignants ?

La GSSTU a toujours défendu ses membres, et nous avons toujours eu gain de cause, que ce soit au niveau de la CCM, au bureau du travail ou encore à la Cour suprême. Il y a une raison importante : nous ne défendons pas des brebis galeuses. Nous travaillons dans l’intérêt suprême de l’enfant mauricien qui passe beaucoup de temps en milieu scolaire avec ses enseignants.

Donc, il est du devoir du ministère de veiller à ce que les enseignants soient bien dans leur peau et que l’environnement et les conditions soient propices pour une éducation de qualité. Ainsi, ils pourront travailler au mieux de leurs capacités.

Je confirme qu’il faut dénoncer le népotisme et la corruption qui se propagent à la vitesse grand V. Le ‘give and take’ n’a pas sa place dans le monde de l’Education. Il faut appeler un chat un chat. Ce sont ces principes-là qui agissent comme des valeurs ajoutées dans notre société.

* Quels sont les autres domaines où le syndicat d’enseignants peut intervenir ?

La GSSTU va célébrer son Teachers’ Day ce samedi 7 octobre 2017 au Sir Abdool Raman Osman State College, Phoenix à partir de 15:30. Ce sera l’occasion pour nous de présenter notre plan de santé pour le personnel du niveau secondaire. Ceci répond à un besoin du corps enseignant. Les enseignants sont nombreux à s’inquiéter par rapport à leur santé et à celle de leur famille. Ce plan de santé leur apportera la tranquillité d’esprit attendue. Je dois ajouter que le plan proposé par le Gouvernement dans le dernier budget ne s’est pas concrétisé et, de ce fait, la GSSTU a été contrainte de prendre sa destinée en main.

Secundo, le syndicat peut aussi intervenir quand il y a des décisions qui touchent nos membres directement ou indirectement. Par exemple, nous sommes toujours en train de négocier avec le ministère afin que, comme tout autre fonctionnaire, les parents-enseignants dont les enfants prennent part aux examens de PSAC et autres pourraient eux aussi bénéficier de ‘vacation leave’ durant le troisième trimestre.

Cette démarche est importante car cela permettra aux parents d’apporter un soutien psychologique à leur progéniture ! Savez-vous que nous sommes l’unique catégorie qui soutient les enfants de toute l’île Maurice durant cette période, mais pas nos propres enfants ? Il faut corriger certaines injustices.

* Quel type de relations entretient le syndicat avec les différents ‘stakeholders’ dans le monde de l’Education ? Les parents et les associations des parents d’élèves ? Le secteur privé et les établissements confessionnels ? Le ministère de l’Education ?

Nous prônons une ouverture d’esprit qui est centrée sur les apprenants car cela fait partie prenante du processus de créativité. Cela vous ouvre la porte à des interactions plus sincères et profondes avec les gens que vous rencontrez : la presse, le ministère, le management, les apprenants. Il faut souligner que c’est notre syndicat qui a amené le ministère à harmoniser les ‘subject combinations’ dans les collèges d’Etat et ailleurs. Au cas contraire, beaucoup de jeunes auraient eu à quitter leur établissement scolaire pour se rendre dans un autre collège !

A ce jour, les relations du syndicat avec les associations des parents d’élèves demeurent relativement compliquées. Dans beaucoup de cas, celles-ci s’immiscent dans le fonctionnement quotidien de l’institution, ce qui n’est pas normal !

Les établissements publics et les autres types d’établissements sont pratiquement dans le même bateau. Mais, nos relations ont été quelque peu tendues ces dernières années, il faut le reconnaître, surtout en ce qu’il s’agit du redéploiement des enseignants MEDCO dans les collèges d’état. La GSSTU a corrigé un certain dérapage et un laisser-aller car, au niveau syndical, nous refusons tout ce qui pourrait avoir lieu au détriment de nos enfants.

* Par ailleurs, comment le syndicat peut-il apporter plus d’éthique dans le monde scolaire ? Il existe toujours cette problématique concernant la recrudescence des leçons particulières depuis l’avènement de la réforme…

Le syndicat a toujours été contre les leçons particulières à outrance. Nous sommes même allés jusqu’à dire qu’il faut BANNIR les leçons particulières en grade 7 et peut-être même en grade 8 dans le cadre de l’introduction du « Nine Year Schooling ». But who cares?

Cela étant dit, je dois aussi souligner que, dans la plupart des cas, ce sont des ‘braconniers’ qui profitent de nos élèves. Ils ne sont pas enseignants, mais ils prennent des congés de leur poste de travail avec l’objectif de donner des ‘crash courses’ aux jeunes.

Pour cette raison, il est important de venir en avant avec le Teachers’ Council, comme indiqué dans le Budget. Il faut chasser ces mercenaires et toutes autres personnes qui donnent des leçons durant les heures de classe.

* Vos commentaires sur le « Nine Year Schooling » ? Plusieurs pédagogues soutiennent que cette réforme va accentuer davantage la compétition dans le monde scolaire. Partagez-vous cet avis ?

Il faut bien comprendre, dès le départ, qu’après une cinquantaine d’années d’indépendance, la réforme de l’éducation est devenue une nécessité et pas seulement un choix. Mais, il faut être prudent et, surtout, il ne faut pas braquer les enseignants ! Nous sommes ceux et celles qui sont les plus concernés par cette réforme tant dans la forme que dans le fond.

Justement, avec le temps qui passe, nous arrivons à comprendre que les défis du niveau secondaire sont complexes. Il faut tenir compte de et fonctionner avec deux types d’établissements – les collèges dits régionaux et les Académies.

Il faut œuvrer davantage pour que tous les élèves réussissent au niveau primaire pour rejoindre un établissement scolaire au niveau secondaire. Après le PSAC, il y aura le NEC et ensuite la SC et la HSC. Il est peut-être juste de dire que cette réforme va accentuer davantage la compétition dans le monde scolaire. Mais, n’est-il pas correct que nos enfants continuent à apprendre au lieu de jeter l’éponge à l’instant même qu’ils intègrent un établissement secondaire ?

Le National Certificate of Examination (ex – Form III) vient combler une énorme lacune de notre système. Tout enfant aura la chance de continuer son instruction au moins jusqu’à la grade 9, mais aussi au-delà car il y aura de la place pour tout le monde.

Le « Extended Stream » a un avenir certain, espérons-le, avec la construction des écoles techniques post – grade 9, lesquelles seront pris en charge, par la suite, par la MITD. Ces cours vont, par ailleurs, les mener vers les Polytechniques où ils/elles approfondiront leurs connaissances pratiques pour être employables.

Mais, tout cela reste utopique. Nous apprenons que la formation des « ex-Pre-Voc Teachers » va avoir lieu pendant les vacances scolaires afin qu’ils puissent prendre en charge le « extended stream ». Pour rappel, l’honorable Leela Devi Dookun-Luchoomun, a annoncé une classe avec pas plus de 20 apprenants.

Mon seul regret, c’est que les collèges d’Etat sont les seuls qui sont rentrés de plein pied dans la réforme. Certaines mauvaises langues diront que nous sommes condamnés et, donc, contraints à accepter ce que propose le ministère. Là, je dois vous dire que la GSSTU est le seul syndicat qui a lutté pour que les six « périodes » de Science dans le « Lower Secondary » soient rétablies. Madame la ministre l’a bien compris.

* Quel rôle joue le syndicalisme en vue de promouvoir une éducation de qualité dans la République de Maurice ?

 « Qualité » rime aussi avec « savoir–faire » et « savoir-être ». Par exemple, en vue de promouvoir une éducation de qualité dans la République de Maurice, ce syndicat a mis tout son poids et a insisté pour que plus d’enseignants du niveau secondaire fassent partie des équipes pour la conception des manuels scolaires des grades 7, 8 et 9. Ceux-ci sont dans leur phase finale de préparation actuellement. Le ministère a accepté.

Nous sommes en mode discussion perpétuelle avec le ministère de l’éducation sur plusieurs fronts, et nous attendons à ce que le ministre de l’Education nous prête une oreille plus attentive étant donné qu’elle était elle-même enseignante.

On ne doit faire aucun compromis quand il s’agit de « qualité ». L’éducation est aussi synonyme de communication, et il y a bien une ligne de communication qui a été ouverte entre le ministère et la GSSTU. C’est une avancée importante que nous reconnaissons au niveau syndical.

 

*  Published in print edition on 6 October 2017

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