Rajiv Servansingh

Monde des affaires, monde politique et les enjeux du 21e siècle

— Rajiv Servansingh

Les relations entre le monde des affaires et celui de la politique est une question épineuse et d’actualité dans toutes les démocraties où prédomine l’économie de marché. Maurice n’échappe naturellement pas à cette problématique et présente même quelques caractéristiques qui pourraient en faire un cas d’école.

Tout en sachant que la question de financement des partis politiques par des entreprises privées demeure une question hautement actuelle surtout en cette période pré-électorale, elle ne sera ici abordée qu’accessoirement car c’est un sujet qui mériterait probablement qu’on y consacre exclusivement tout un article. Par contre, nous abordons aujourd’hui la question sous un angle plus large afin de mettre en exergue quelques aspects qui, nous l’espérons, jetteront un peu de lumière sur le rôle et les fonctions des acteurs qui y participent.

A l’ère de la communication tous azimuts, la société civile s’organise de plus en plus sous forme d’Organisations Non Gouvernementales (ONGs) qui constituent dès lors des groupes de pression afin de faire avancer les intérêts particuliers qu’ils représentent. Dans la mesure où tout ceci est fait dans la transparence, ce genre d’actions est aujourd’hui considéré comme faisant partie du processus démocratique pluraliste. Le monde des affaires, au travers de ses différentes « institutions » représentatives telles que les Associations patronales et autres Chambres de Commerce, a – pendant longtemps – défendu la légitimité de telles interventions.

De nombreux ouvrages académiques font cependant ressortir une différence déterminante entre les ONGs et le « lobbying » du monde des affaires. Celle-ci a trait au fait que les propriétaires des capitaux et les dirigeants d’entreprises dans les sociétés de marché jouissent a priori d’une position de force structurelle vis-à-vis des gouvernants. Celle-ci provient essentiellement du fait que les premiers nommés ont le pouvoir de décision concernant l’affectation d’une part importante des ressources économiques et peuvent ainsi déterminer le niveau de l’investissement privé dans le pays. Or, ce sont là des décisions qui ont un impact direct sur la qualité et le niveau de vie de la population et, par ricochet, sur le sort des élus gouvernementaux. Selon cette approche, les patrons d’industries pourraient ainsi se voir octroyer des avantages considérables sans même la nécessité d’intervenir auprès des décideurs politiques.

L’illustration la plus évidente de la justesse d’une telle analyse a été démontrée lors de la récente crise économique financière mondiale lorsque les gouvernements les plus libéraux ont été forcés à recapitaliser des banques privées en situation de faillite tout simplement parce qu’elles étaient « too big to fail», d’où cette formule maintenant consacrée selon laquelle le rapport des forces entre le monde des affaires et les gouvernements était tel que le système tendait à « privatiser » les profits et à « socialiser » les pertes.

Même si l’on admet que cette situation-là était exceptionnelle, il n’empêche qu’elle illustre le fait que les grandes entreprises privées dans un système d’économie libérale représentent souvent des risques « systémiques » pour l’ensemble de la société. Qu’on le veuille ou non, ce facteur ne peut donc plus être ignoré dans une réflexion sur le rapport entre le monde des affaires et les gouvernements dans des démocraties. Il n’est pas inintéressant de noter ici que le père fondateur des principes de l’économie de marché et concepteur de la « main invisible », Adam Smith, aurait été le premier à être surpris devant une telle situation. Mais ceci est une autre histoire à laquelle on pourrait revenir plus tard.

Finalement, afin de compléter le tour d’horizon des faits marquants dans le domaine des rapports gouvernement-monde des affaires, il faut faire mention des cas de ce qu’on appelle communément le « crony capitalism » ou le capitalisme des petits copains. Ce genre de régime, qui a été particulièrement blâmé pour la crise qui avait frappé l’Asie du Sud-Est à la fin du siècle dernier, est caractérisé par un rapport quasi-incestueux entre les deux mondes. Il est difficile de faire la distinction entre là où s’arrête l’un et où commence l’autre. L’affairisme devient le mode opératoire dominant.

A la lumière de ce qui précède, procéder à une analyse des rapports entre le monde des affaires et le monde politique à Maurice démontre que la fameuse formule de partenariat public-privé qui a été mise en place dès l’Indépendance entre les deux pouvoirs a été plutôt bénéfique au développement du pays même s’il n’est pas exempt de vices cachés. La formule ne fait pas ressortir, par exemple, le fait que tout n’a pas été toujours consensuel, d’une part, entre les deux partis et, d’autre part, entre les deux partis face aux autres forces telles que la classe ouvrière.

Les tensions, menant aux grèves générales des années 1970, ont démontré les risques à la démocratie que peuvent représenter ces collaborations poussées à des situations extrêmes. Il ne faut pas oublier non plus que les propriétaires des grosses entreprises n’avaient pas hésité à faire une démonstration de force contre le gouvernement de Sir Seewoosagur Ramgoolam, pourtant réputé être un interlocuteur privilégié, en organisant un « lock out » à la fin des années 70 du siècle dernier pour protester contre des mesures budgétaires annoncées. Tout ceci pour faire ressortir que tout est en fin de compte une question de rapport de forces mais aussi des dispositions « idéologiques » des uns et des autres par rapport aux solutions à apporter à nos problèmes économiques et sociaux.

Pour conclure, l’on ne peut évidemment pas faire abstraction, au nom d’un quelconque discours politiquement correct, de la complexité additionnelle apportée à ces rapports et qui résulte du fait qu’à Maurice, les pouvoirs économique et politique sont détenus par des groupes distincts et que toute confrontation entre les deux éléments prennent inévitablement des connotations raciales.

La mondialisation, la libéralisation du commerce mondial et la vague de dérégulation depuis le début de ce siècle, ont imposé des changements structurels à l’économie mauricienne dans la forme autant que dans le contenu. D’une économie de plantation mono-agricole, le pays est passé par une période de diversification économique dans le cadre d’un régime de protection et de préférences pour se retrouver aujourd’hui confronté à la problématique d’un petit pays insulaire avec une économie ouverte aux aléas de l’économie mondiale.

On peut avancer sans risque de se tromper que les mécanismes de concertation entre le gouvernement et le secteur privé n’ont pas suivi ces transformations et que ceci est un sujet de préoccupation dans un contexte mondial où la compétitivité d’un pays passe aussi par une approche concertée dans la recherche des solutions aux problèmes économiques et sociaux. Il reviendra au prochain gouvernement de définir les paramètres qui encadreront la relance d’un nouveau mode de concertation et d’en dicter le contenu.

 

Rajiv Servansingh

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