« Sauvé mam »

Pendant longtemps les pratiques immorales des dirigeants politiques et autres élites ont été tolérées, considérées comme secondaires ou encore normales par les cyniques

Plusieurs médias ont fait état des cachets annuels des principaux chefs d’Etat et des gouvernements. Notre pays étant classé au 29ème rang mondial en termes de richesse nationale, il va de soi que le salaire du PM mauricien soit ignoré. Et pourtant ses émoluments dépassent largement ceux de certains dirigeants des grandes puissances économiques. Ainsi le Pm mauricien touche dix fois le cachet du président chinois Xi Jinping, première puissance économique, plus que celui de Putin – sixième puissance – et encore plus que Narendra Modi pourtant leader de la 3ème puissance économique mondiale. Ce dernier auprès duquel notre Premier ministre mauricien sollicite l’aide financière sous forme de prêt à taux réduit ou de donation ne perçoit que 30,300 dollars contre le salaire de 188,000 dollars de notre PM soit six fois le salaire de Modi.

Ce qui est encore plus scandaleux, c’est l’écart entre ce cachet et le salaire minimum ou médian à Maurice. Un rapide calcul nous indique, qu’en France et Grande Bretagne, le salaire minimum s’élève à 17,000 dollars annuels soit 12 fois moins que les salaires du Président français et du Pm britannique (qui se situent autour de 200,000 dollars) – un petit peu plus que le salaire de notre premier ministre. Modi, lui, touche 16 fois le salaire minimum annuel indien estimé à 1800 dollars. Quant au Président chinois, il ne touche que sept fois le minimum estimé de 3000 dollars annuels.

Et tenez-vous bien : le Pm mauricien avec ses 188,000 dollars annuels perçoit 40 fois – oui, oui, 40 fois ! — le salaire minimum estimé par la National Wage Consultative Commission à 4,600 dollars annuels (12,800 roupies mensuellement). Précisons que la moitié des 400,000 salariés touchent moins de 12,800 roupies par mois. Sans compter les 100,000 pauvres dont 30,000 sont en situation d’extrême pauvreté. A noter que la dette publique, une des plus importantes du monde, s’élève à presque 300 milliards de roupies, soit 65% de notre produit intérieur brut (PIB). Cette disparité salariale singulière s’applique aussi à la situation des ministres et autres dignitaires de la « nomenklatura » dont les rémunérations, il faut savoir, dépassent également celle de notre pauvre mais généreux samaritain Modi.

Et dire que ce pays est dirigé par des socialistes autoproclamés – il l’a d’ailleurs toujours été par des Travaillistes, Militants ou encore Socio-démocrates. Actuellement c’est un Socialiste – Militant de surcroit –– allié avec des Libérateurs militants « carré-carré », qui est à la barre avec un cachet équivalent à 40 fois le salaire minimum du travailleur mauricien censé être au ‘cœur’ de leurs préoccupations. A côté, les émoluments de May, Macron, et Modi qu’on ne peut qualifier de « socialistes » reflètent particulièrement une dimension « progressiste » compte-tenu du rapport avec les revenus minimum de leurs concitoyens.

Pendant longtemps – trop longtemps — les pratiques immorales des dirigeants politiques et autres élites ont été tolérées, considérées comme secondaires ou encore normales par les cyniques. Désormais l’éthique retrouve sa place dans le système des valeurs qui fonde notre démocratie. Ça bouge de manière significative, audible et visible grâce notamment au renforcement des « bruits » et images par la puissance multiplicative des réseaux sociaux. Les élections de décembre 2014 en sont la preuve. Pour rappel : l’un des deux thèmes centraux de la campagne de l’Alliance Lepep visait précisément les pratiques « immorales », à tort ou à raison, du gouvernement précédent. Les sentiments de rejet se sont traduits par un véritable séisme politique : les deux principaux partis explosés entraînant la moitié de leur électorat dans le camp adverse, et un taux d’abstention record pour une telle consultation.

Le comble, c’est que le nouveau pouvoir n’a manifestement rien retenu de cette leçon. Et de l’évolution de la conscience des citoyens et leur attachement, désormais bien sonore, à l’éthique. La violation quasi-quotidienne de cette valeur est de nature à renforcer le sentiment général de dégoût.

Et lorsque cet état de déliquescence morale se conjugue avec l’amateurisme et l’incurie affligeants dans la gestion des affaires de l’Etat, alors là on peut s’attendre au pire. Après la gestion calamiteuse des affaires BAI et Betamax qui ont coûté des milliards et des milliards aux taxpayers, voilà que l’exercice d’expropriations à La Butte et Barkly s’est déroulé manu militari dans des conditions désastreuses, entraînant une tension sociale d’une gravité alarmante. Certes, le pouvoir essaye de se rattraper – après coup – : sanctions au niveau de la Police et la MBC qui n’avait pas cru judicieux de couvrir les opérations décriées ; le ministre des Transports – donc directement concerné — qui le jour de l’action policière tenait à quatre heures de l’après-midi à, je cite, « fini travail laisse mo rentre mo lacaz », et devant la tournure des événements s’était précipité le lendemain dans les locaux d’une radio privée pour nous gratifier d’un amphigouri soporifique.

Après coup, trois ministres, et non des moindres, se sont rendus sous forte escorte policière à Barkly. La mine déconfite – à la limite de l’apitoiement –, eux, d’habitude si sûrs d’eux et si loquaces, ils ont essuyé sans broncher les critiques acerbes des habitants en détresse avant de rapidement décaniller sous forte protection. Ils ont ainsi échappé au goudron et aux plumes. L’image éloquente et cocasse de ce ministre, célèbre pour ses fanfaronnades et autres confidences croustillantes, sautant dans une berline en marche – genre « sauvé mam » — fait le buzz sur les réseaux sociaux. Et, pendant ce temps, le premier responsable du pays – vu l’ambiance délétère qui y règne – préfère faire le gros dos. Et attendre encore deux ans pour présenter son « bilan ». Là franchement, c’est très mal parti.

 

  • Published in print edition on 8 September 2017

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