« Si j’étais à la place de Bérenger, je vais seul aux prochaines élections. Si je perds, je gagne ! »

Interview : Jean Claude de l’Estrac — 

« Un MMM réinventé peut retrouver une large part de son audience perdue. C’est sa dernière chance »

« Que les partis s’affrontent sans béquilles. S’il se trouve qu’ils en auront besoin pour gouverner, le rapport de forces arbitrera. C’est infiniment plus sain… »

* « Navin Ramgoolam devrait se poser la question de savoir s’il est le mieux placé pour assurer l’avenir de son glorieux parti »

Les stratégies politiques ne changent pas mais l’électorat continue d’évoluer. Les médias sont aux aguets pour traquer le talon d’Achille des uns des autres tandis que les gouvernements déploient des stratégies pour les amadouer. Aujourd’hui, une entente calculée et une union pré-électorale entre partis ne garantit plus la victoire aux élections générales. Et qu’en est-il des élections partielles et de leur influence sur les partis en lice ? Notre invité, Jean Claude de l’Estrac, aborde ce sujet en s’appuyant sur des exemples.

 

Mauritius Times : L’échéance du mercredi 20 septembre pour la publication du ‘Writ of Election’ au No.18 approche. Le temps que le Premier ministre met pour prendre une décision quant à la participation ou non de l’alliance gouvernementale traduit bien l’embarras de Pravind Jugnauth eu égard aux circonstances actuelles – assez délicates, paraît-il – pour son gouvernement. Gérer les conséquences d’une non-participation serait peut-être plus facile qu’une défaite au No.18. Qu’en pensez-vous ?

Jean Claude de l’Estrac : Bien entendu ! Je pense même que le Premier ministre a déjà pris sa décision. Il a tellement de raisons politiques pour justifier une non-participation de l’Alliance gouvernementale. Il a dû mesurer les risques dans le cas contraire.

S’il décide, comme je le pense, de ne pas participer, l’embarras change de camp. Je ne vois aucune probabilité d’une candidature unique de l’opposition car cela n’a plus de sens sans une cible de la majorité gouvernementale. Du coup, l’électorat de l’opposition se dispersera. C’est d’ailleurs la seule raison qui pourrait inciter la majorité gouvernementale à s’aligner, mais Pravind n’est pas Anerood, il ne prendra pas ce risque.

Personnellement, je trouverais sain que les partis de l’opposition aient l’occasion de faire la démonstration de leur force électorale. Le pays a intérêt de savoir si une alternance est vraiment d’actualité.

* Ceux qui ont participé activement aux campagnes électorales soutiennent que les élections – pas toutes mais certaines du moins – ne sont souvent gagnées qu’à la veille du jour du scrutin. Les choses vous paraissent-elles claires en ce qui concerne le No. 18 au vu de l’état de l’opposition parlementaire et extra-parlementaire ?

C’est un mythe ! Ce qui est vrai, c’est qu’un pourcentage significatif de l’électorat n’a pas vraiment d’affiliations politiques, il se décide au dernier moment en fonction de la direction du vent. Et il fait les élections. C’est la raison pour laquelle les stratégies de management des campagnes électorales consistent surtout à faire la démonstration de sa force.

Le plus souvent, lors des élections nationales, le parti qui apparaît pouvoir occuper l’hôtel du gouvernement, gagne. Le symbole de beaucoup d’électeurs, c’est l’hôtel du gouvernement. Il y a des exceptions, les dernières législatives, par exemple !

Pour des partielles, même si ce réflexe existe, d’autres considérations interviennent, comme le poids du candidat.

* Vous allez sans doute me dire qu’en ce qui concerne 2019, « that’s a long shot ». Mais les choses sont-elles aussi floues qu’on le pense ?

Totalement ! On verra plus clair dans un an. Au fait, malgré la perception d’un affaiblissement électoral du MMM – sans doute ce n’est pas qu’une perception – paradoxalement, c’est le MMM qui détient la clé des prochaines élections. S’il maintient sa décision annoncée de ne pas voler au secours ni de Jugnauth ni de Ramgoolam, et de se présenter seul, il offrira au pays l’occasion d’une clarification politique que nous n’avons pas connue depuis 1976. Que les partis s’affrontent sans béquilles. S’il se trouve qu’ils en auront besoin pour gouverner, le rapport de forces arbitrera. C’est infiniment plus sain.

* Le leader de l’alliance MSM-ML dispose théoriquement de 30 mois avant les prochaines législatives pour essayer de renverser la vapeur. L’opposition reste divisée, donc moins redoutable et efficace pour contrer le pouvoir en place. Le PM cherche présentement à améliorer ses relations avec la presse, son adversaire principal. Le leader du PTr connaît, lui aussi, des tracasseries avec la justice, et la situation sur le plan économique n’est pas si grave même si elle n’est pas florissante. S’il réussit à surmonter l’obstacle de l’affaire MedPoint devant le Privy Council, il ne manquera à Pravind Jugnauth qu’une « bonne » alliance pour envisager 2019 avec optimisme. Qu’en pensez-vous ?

Oui, mais avec qui ? Une alliance MSM-PTr n’a pas de sens électoral. Dans notre système, l’alliance, c’est le principe des cinq sous manquants pour faire la roupie. C’est ce qu’a été souvent le MMM, parfois le PMSD. Bérenger, dont c’est sans doute la dernière campagne électorale, – je ne crois pas qu’il rêve d’être mentor – a une grande occasion de rétablir sa crédibilité personnelle et d’assurer la pérennité d’un MMM dévitalisé aujourd’hui par trop de compromis. A sa place, je vais seul aux prochaines élections. Si je perds, je gagne !

Quant aux bisbilles avec la presse, il ne faut pas en faire un plat. Les relations presse-pouvoir sont consubstantiellement conflictuelles. Il en sera toujours ainsi. J’aime citer Sydney Jacobson, ancien président d’une groupe de presse britannique qui est devenu, par la suite, membre de la Chambre des Lords et qui disait lors d’un débat : « My Lords, relations between politicians or the State and the Press have deteriorated, are deteriorating, and should on no account be allowed to… improve ! »

Nous pouvons être tranquilles, les relations ne vont pas s’améliorer ! Mais si j’ai un conseil à offrir au Media Trust, il devrait rapidement remettre sur la table le rapport de Ken Morgan, ancien président de la British Press Complaints Commission que j’avais fait venir à Maurice en 1999 – j’étais alors président du Media Trust – pour aider à mettre sur pied une instance d’autorégulation de la presse. Je n’ai pas été suivi mais son rapport est plus que jamais d’actualité.

* Pour revenir à Paul Bérenger, il voudra sûrement mettre fin à la traversée du désert de son parti qui dure depuis 12 années déjà, et c’est probablement aussi le souhait des militants. Voyez-vous les conditions réunies autour de 2019 pour qu’il réussisse tout seul ce qui lui a échappé depuis toujours ou lui faudra-t-il trouver une nouvelle « winning formula » pour réussir cela ?

C’est tout le dilemme du MMM. Le pouvoir à tout prix — souvent des miettes du pouvoir – ou la réaffirmation d’un idéal politique, de la promotion des valeurs, de l’expression d’une intransigeance orgueilleuse. Cela dit, un MMM réinventé, au programme revisité par l’expérience du pouvoir, représenté par des cadres promus en fonction de leurs compétences propres – si le bureau politique voit ce que j’entends — peut retrouver une large part de son audience perdue. C’est sa dernière chance.

* On disait, il y a quelques semaines, qu’à un certain moment, Paul Bérenger lui-même semblait frustré du fait que Pravind Jugnauth n’arrivait pas à se débarrasser de tous ceux dont les noms sont cités devant la commission d’enquête sur la drogue et qu’un ‘Remake MMM-MSM’ devenait compliqué dans ces circonstances. Mais voilà que Pravind Jugnauth va à la rencontre du député MMM Aadil Meea dans un couloir d’une cuisine de l’hôtel Le Méridien. Pouvez-vous imaginer Meea discuter avec le leader du MSM sans l’approbation de la direction de son parti ?

J’ai encore du mal à penser que les choses se sont effectivement passées ainsi. Bérenger donne l’impression d’y croire. Si c’est vrai, je pense que Bérenger n’aurait jamais accepté cette clownerie. Si c’est vrai, Meeah était bien dans une mission personnelle…

* En ce qui concerne l’intention, annoncée par Paul Bérenger et ses proches collaborateurs depuis des mois déjà, que le MMM se présente seul devant l’électorat lors des prochaines législatives et lui-même comme candidat au poste de Premier ministre, c’est probablement aussi le souhait d’une grande majorité des militants. Mais, pour avoir connu et travaillé aux côtés de Paul Bérenger, le voyez-vous capable de surmonter les obstacles auxquels il a dû faire face dans le passé ?

On sait bien que ce n’est pas son premier choix. Mais pour avoir épuisé ses options électorales, et constater les dégâts pour lui-même et pour le MMM, je crois qu’il voudra offrir aux militants qui le soutiennent encore, une chance de retrouver leur dignité perdue. Nous arrivons tous à un moment où nous devons comprendre que notre histoire est derrière nous. Et c’est aussi le moment, où libéré de tout projet personnel, nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes. Bérenger est arrivé à cette croisée.

* Par ailleurs, le Parti travailliste reste en « stand-by mode » en attendant que les choses se clarifient en ce qui concerne les affaires de son leader devant les cours de justice. Estimez-vous que le PTr doit dès à présent travailler sur un Plan B ?

 Au fait un Plan A !

Pas du tout pour les mêmes raisons, Navin Ramgoolam devrait également se poser la question de savoir s’il est le mieux placé pour assurer l’avenir de son glorieux parti. Oui, les Ramgoolam ont été l’âme d’un parti que l’électorat travailliste assimile presque à un mouvement de libération. Quand on connait l’Histoire, on comprend parfaitement cette filiation. Mais l’image est terriblement abîmée aujourd’hui. Irrémédiablement ? Je ne suis pas prêt à le dire, des années de campaign management m’ont enseigné que l’électorat ne vote pas pour, il vote systématiquement contre. On peut comprendre que Ramgoolam ne jette pas l’éponge…

 * Il se pourrait que le MSM doive aussi songer à revoir ses stratégies et trouver un Plan B au cas où le Privy Council se montrerait intransigeant dans l’interprétation de la loi par rapport aux conflits d’intérêt ?

Je n’ai pas le sentiment que l’affaire sera déterminée avant les prochaines législatives.

 * Croyez-vous que les projets de développement en cours seront susceptibles de redorer le blason du Gouvernement avant les élections ?

 D’abord, reconnaissons que le Gouvernement ne chôme pas. Beaucoup de projets en cours – certains élaborés sous l’ancien gouvernement – participent à la modernisation du pays. Je reste persuadé qu’ils sont des facteurs de croissance économique. La modernisation du réseau de transport en commun avec l’arrivée du système de train léger, dont on a parlé pour la première fois officiellement en 1976 !, en est un. Cela ne se fera pas sans casse, c’est certain, comme cela s’est passé partout dans le monde, mais les avantages à long terme sont indéniables.

Est-ce que ce sera suffisant pour assurer un retour en grâce de l’Alliance Lepep ? C’est trop tôt pour le dire.

 * Vous-mêmes, vous êtes maintenant impliqué dans la réalisation de certains de ces projets, en tout cas à Port Louis, en tant que CEO de la Port Louis Development Initiative, on ne vous attendait pas dans cette fonction ?

Moi non plus ! J’ai trouvé fabuleux ce projet de régénération de Port-Louis. J’imagine que les promoteurs de la PLDI ont souhaité bénéficié de mon expérience d’ancien maire – malgré toutes les fonctions que j’ai occupées ces dernières années, j’ai l’impression que je suis resté l’ancien maire de Beau-Bassin Rose-Hill. Je m’en réjouis, la ville c’est un pays. Et Port-Louis est au seuil d’un renouveau qui fera honneur aux Mauriciens. C’est mon bonheur d’y participer.

 

  • Published in print edition on 1 September 2017
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