“Une victoire d’Arvin Boolell peut provoquer un véritable tsunami politique »

‘Est-ce que les conditions sont réunies pour une lutte à trois ? Est-ce qu’une alliance MSM-PTr est aussi inimaginable qu’on le croit ?’

Jocelyn Chanlow, chercheur et observateur politique, est d’avis que les dés ne sont pas jetés. La partielle de no 18 pourrait nous réserver des surprises. Chaque parti est comme le chat qui guette le moment propice pour crier victoire. C’est bel et bien l’électorat mauricien qui est seul décideur. Ne donne-t-il pas l’impression que le dépôt fixe d’un parti ou d’un autre n’est plus fiable? Aussi les transfuges et les alliances sont-ils dans la normalité? Et le peuple face à ce spectacle!

Mauritius Times: Le parti qui remporte les trois sièges ou une majorité de sièges dans la circonscription No. 18 – Belle Rose-Quatre Bornes – remporte généralement les élections générales. En l’absence d’une cible et de la très probable abstention du MSM de la partielle le 17 décembre prochain et d’un fort taux d’abstention apparemment, quelle importance revêt cette élection en fin de compte ?

Jocelyn Chan Low : D’abord, il est vrai que la circonscription No. 18 – Belle Rose-Quatre Bornes – est d’un poids significatif aux élections générales. Après une analyse affinée des résultats des élections générales depuis l’indépendance, certains observateurs ont conclu que quatre circonscriptions peuvent faire basculer les résultats d’une élection générale, notamment le 4 (Port-Louis Nord/Montagne-Longue), 15 (La Caverne/Phoenix), 16 (Vacoas-Floréal) et 18 (Belle-Rose/Quatre-Bornes).

Ces mêmes observateurs soulignent l’existence d’un Hindu belt qui recouvre les 10 circonscriptions rurales, 2 circonscriptions à forte prédominance musulmane et 4 autres où la population générale est majoritaire alors que dans les 4 autres circonscriptions urbaines la population est très variée, sans forte prédominance d’un groupe ou l’autre. D’où l’incertitude quant aux résultats et d’où le vote panaché.

Certes, d’autres facteurs que l’ethno-politisme entrent en jeu pour les élections mais il est aussi vrai que l’ethnicité est d’un poids considérable dans le comportement électoral. D’où l’importance pour les divers partis de relever le défi de la partielle afin de consolider leurs assises dans cette circonscription clé. C’est ainsi que cela peut paraître paradoxal que le gouvernement MSM-ML semble indécis quant à sa participation à ces élections car il ne dispose d’aucun député dans cette circonscription, surtout que l’opposition est divisée et que Bhadain avait été un candidat du MSM. Seulement le risque d’une sévère défaite est réel, ce qui mettrait en doute la légitimité même de Pravind Jugnauth en tant que PM.

La victoire aux élections de 2014 était une chance inespérée pour le MSM qui, on le sait, ne dépassait pas les 10% dans les sondages préélectoraux. C’était l’occasion de se consolider électoralement. Mais l’exercice du pouvoir avec les tiraillements, les gaffes, les ‘scandales’ à n’en plus finir, les promesses non tenues, etc., a eu l’effet contraire. Malgré les fanfaronnades de certains, le gouvernement est au plus bas de sa popularité, d’où d’ailleurs l’extrême frilosité face aux critiques. Et toute défaite ne pourrait que provoquer la débandade et accélérer la chute.

Mais en choisissant la fuite, il évite non seulement un protest vote mais provoque aussi une abstention massive qu’il pourrait mettre à son compte. Car effectivement, l’électeur ne voterait plus contre le régime mais en faveur d’un candidat parmi plusieurs de l’opposition. Inévitablement, cela aura un effet sur la mobilisation des électeurs, et avec la fragmentation de l’opposition, au final il y a le risque que le nouveau député ne représentera qu’une petite fraction des électeurs de Quatre Bornes. Le gouvernement pourra alors minimiser la portée de cette victoire.

Par contre, l’enjeu est considérable pour les partis d’opposition /de l’opposition mainstream. Une victoire serait le début d’un build up pour les prochaines élections générales, quelle que soit la stratégie qui serait adoptée.

L’enjeu est encore plus considérable pour Roshi Bhadain qui joue ici sa survie politique. Il veut incarner le renouveau politique face aux partis dits traditionnels. Mais d’autres se sont engouffrés dans ce créneau : Rezistans et Alternativ, Jacques Bizlall, Ralliement Citoyen pour la Patrie (RCP) et d’autres francs-tireurs indépendants.

* Y a-t-il d’autres raisons pour le taux croissant de l’abstention au fil des élections ?

En fait, en terme structurel, il est vrai qu’il y a un énorme décalage entre l’offre politique jusqu’à maintenant constitué principalement des partis mainstream et la demande politique. Les électeurs veulent autre chose que ces éternelles alliances, ou des députés qui ne respectent plus leurs promesses ou encore qui émigrent d’un parti à l’autre au gré de leurs intérêts personnels, sans compter cette perception qu’ils sont tous là pour se remplir les poches, jouir des privilèges et faire profiter les cousins/cousines ou copains/petites copines. Mais ce n’est pas que le personnel politique qui ait été dévalué aux yeux d’une grande fraction de l’électorat, à voir par le nombre croissant des indécis ou le rétrécissement des noyaux durs des divers partis. En bref, c’est la chose politique tout court.

Et ce comportement conduit tout droit à l’incivisme politique et l’abstention massive. Et ces ‘petits’ partis ont un énorme défi à relever pour convaincre et amener cette section de l’électorat à s’intéresser de nouveau à la politique et à aller voter. Cela s’applique surtout aux jeunes. A la veille de la Noël, se tourneront-ils vers une chose aussi ‘sérieuse’ que la politique ?

* C’est le Premier ministre qui jusqu’à présent est toujours en mesure de fixer l’agenda politique dans le pays. Une victoire d’un des partis de l’opposition dans la partielle au No 18 ne changera en rien le rapport des forces sur le plan parlementaire. Mais les données vont-elles changer si c’est Arvin Boolell qui remporte la victoire ?

Bien sûr, une victoire d’Arvin Boolell peut provoquer un véritable tsunami politique. Le MSM et le PTr sont des vases communicants et on pourra s’attendre alors à une accélération de ce mouvement vers le PTr avec des conséquences dramatiques pour la stabilité gouvernementale. Même s’il est vrai qu’après le départ du PMSD de l’alliance Lepep, le MSM s’est renforcé à travers l’apport des transfuges, face au ML notamment. Mais une victoire de Boolell pourrait apparaître comme un signe avant-coureur du retour du PTr au pouvoir et provoquer une véritable débandade au sein de la majorité.

Ensuite on sait que le PTr va renouveler sa direction prochainement. Une victoire de Boolell aura certainement une incidence sur cet exercice. Cela dit, ce réaménagement pourrait se faire dans la concertation et non dans la confrontation.

* C’est vrai que les Travaillistes sont optimistes quant à une victoire à Belle Rose-Quatre Bornes, et se voient déjà à l’Hôtel du gouvernement après les prochaines législatives. Mais n’est-il pas trop tôt de croire que l’électorat – urbain et rural – a déjà pris sa décision, et qu’il attend son heure ?

La tendance actuelle dans les démocraties est que l’électorat est très volatile. Les hard core ont fondu comme neige. On n’a qu’à comparer les résultats, disons du sondage de Sofres de 1977, avec les sondages récents. Et les indécis ne se décident qu’à la dernière minute. La campagne électorale et l’efficacité des outils de communication seront d’un apport déterminant.

En outre le gouvernement peut remonter la pente s’il y a effectivement un décollage qui ramène le feel-good factor. Et aussi s’il remporte le jeu des alliances…

Et n’oublions pas que la vie politique à Maurice risque d’être totalement bouleversée par des événements qui n’ont rien à voir avec les résultats de la partielle. Il y a d’abord le jugement du Privy Council sur l’affaire MedPoint et les jugements de la Cour dans les affaires concernant Navin Ramgoolam. Les jeux sont loin d’être faits pour le moment.

* Mais c’est sans compter sur ce qui pourrait se passer d’ici les prochaines législatives, beaucoup d’eau va couler sous les ponts. Une alliance MMM-MSM n’est pas à écarter même si Paul Bérenger persiste à dire qu’une telle proposition n’est pas envisageable… Qu’en pensez-vous ?

Nous avons archi répété que les alliances pré-électorales à Maurice sont le fruit du système de First Past The Post In 3 Member-Constituencies dans une société de surcroît pluriethnique. L’électeur vote d’une manière stratégique, c’est-à-dire votant pour un rassemblement qu’il estime pouvoir remporter les élections bien qu’il puisse avoir beaucoup de réticences à son égard. C’est le fondement même de la vie politique à Maurice depuis l’indépendance.

En outre, comme toute organisation, un parti politique qui va investir de l’énergie et des millions dans une élection va assurément mettre toutes les chances de son côté. Dans ce contexte, pour le MMM la seule alliance possible — aussi longtemps que Ramgoolam demeure leader du PTr — c’est avec le MSM. Un MSM affaibli d’ailleurs lui donnera de meilleures conditions qu’un PTr ragaillardi et qui peut s’allier au PMSD, son allié naturel. Mais depuis les élections de 2014, la base et l’électorat du MMM ne veulent plus d’alliance et souhaiterait aller seul aux élections. Ce qui aurait l’avantage de rajeunir et de féminiser davantage le MMM.

* Au fait, la question qui se pose est de savoir si le MMM, du moins son leader, est psychologiquement capable d’affronter les prochaines élections générales seul alors que les conditions sont, valeur du jour, réunies pour une lutte à trois ?

Est-ce que les conditions sont réunies pour une lutte à trois ? Est-ce qu’une alliance MSM-PTr est aussi inimaginable qu’on le croit ? Nous avons assisté à tellement de revirements spectaculaires sur l’échiquier politique… En outre, comme je l’ai mentionné plus tôt, il y a aussi l’issue des procès en cour.

Mais, psychologiquement parlant, Bérenger est un homme politique qui a toujours fait face à n’importe circonstance en toute sérénité. Si le MMM décide d’aller seul aux élections, il va se préparer à livrer bataille et les remporter.

* Mais compte tenu des considérations liées à l’ « ethnic politics », telle que pratiquée à Maurice, on soutient que dans la perspective d’une lutte à trois, Paul Bérenger aurait déjà fait de sorte qu’un dirigeant du parti acceptable à l’électorat rural mais jouissant d’une aura nationale soit propulsé à l’avant plan du MMM. Il ne l’a pas fait jusqu’ici. Qu’est-ce qui expliquerait cela ?

Normalement, il aurait dû avoir déjà choisi tout au moins un deputy leader. Mais s’il prend son temps, c’est sans doute parce qu’il y a toujours un manque de visibilité quant aux possibles orientations de la vie politique. Car l’avenir de deux principaux leaders sur la scène politique locale est entre les mains du système judiciaire et ensuite l’électorat lui-même semble tellement indécis et volatile.

C’est pour cela qu’il semble donner le temps au temps tout en renforçant le parti avec l’arrivée de Sheila Bunwaree, Danielle Selvon et on annonce d’autres cadres-intellectuelles pour bientôt…

* L’autre question qui se poserait au cas où Paul Bérenger choisirait de ne pas prendre quelque risque électoral, est aussi de savoir si le leader du MMM pourra ‘vendre’ auprès des militants un « Remake MMM-MSM » après la déconfiture de décembre 2014 ?

Personnellement, je crois toujours que l’alliance PTr-MMM aurait remporté les dernières élections si les dirigeants de cette alliance avaient fait l’économie de ce spectacle burlesque de on-off et s’ils n’avaient pas péché par excès de confiance face à l’électorat et avaient soigné davantage leur communication et surtout s’il y avait une sincérité dans cette alliance par rapport au programme. Les élections ont été perdues pendant la campagne électorale.

Ce sont des leçons à tirer pour toute prochaine alliance, si jamais il y en a.

* Des problèmes pratiques vont toutefois se poser dans la concrétisation d’une éventuelle alliance MMM-MSM : au-delà de son « shopping list » qu’il traîne généralement jusqu’à la table des négociations d’alliances et les têtes qu’il exigerait du leader du MSM, Paul Bérenger devra aussi se faire une place dans la hiérarchie gouvernementale. Vous ne le voyez pas aller se reposer à Le Réduit, non ? Servir sous Pravind Jugnauth poserait aussi problème, dit-on…

Bérenger à Réduit ? Je n’y crois absolument pas, car cela voudrait dire, entre autres, qu’il sera contraint d’abandonner les rênes du parti à quelqu’un d’autre.

Mais les dirigeants politiques ont toujours rivalisé d’imagination pour concocter des formules pour accommoder l’ambition des uns et des autres. Je me souviens qu’en 2005, au moment des élections générales où Bérenger avait été présenté comme PM pour trois ans et Pravind Jugnauth pour le reste du mandat, certains avaient évoqué l’idée que Bérenger resterait au Cabinet comme Ministre Mentor mais avec quelques attributions importantes…

* Et si un « Remake MMM-MSM » déclencherait les mêmes effets qu’une alliance PTr-MMM en décembre 2014 ? Avec un taux élevé d’abstention des militants en guise de protestation, voyez-vous cet électorat éventuellement migrer vers le PMSD de Xavier Duval ?

L’électorat du MMM fut très hostile au PMSD du temps de Sir Gaëtan Duval. Et puis le MMM, à un moment, s’est allié au PMSD de Maurice Allet. En 2000 et 2005, le PMSD était aux côtés du MMM et du MSM. Bien sûr, avec XLD c’est différent, mais l’hostilité entre leur électorat s’est considérablement atténuée. Et migration il y pourrait y avoir, mais cela peut être dans les deux sens dépendant de la configuration politique au moment des élections

* Le PMSD se donne de grandes ambitions : « un vrai parti national, qui brasse dans toutes les circonscriptions », et son secrétaire général soutient que « l’élection partielle positionnera le PMSD comme le plus grand parti lors des prochaines législatives avec Xavier Duval comme futur Premier ministre ». Votre réaction ?

On oublie que Sir Gaëtan Duval aussi avait des ambitions nationales et a lui aussi essayé de se débarrasser de cette perception de ‘parti créole’. C’est tout à son honneur que Xavier Duval aspire à une ambition nationale. Le PMSD a les capacités de le devenir, en misant surtout sur la jeunesse. Et XLD a, sans conteste, le profil d’un rassembleur. Attendons voir.

* Il se peut que les PMSDistes sont en train réfléchir sur l’après-Bérenger, celui-là même que Gaëtan Duval avait qualifié comme son « héritier politique », et que l’évolution sur le plan de la démographie aidant, l’avenir leur appartient, pensent-ils. Qu’en dites-vous ?

L’après-Bérenger, ce n’est pas de si tôt, et rien ne dit que le MMM ne va pas rebondir. Les recrutements récents au parti ont déjà donné un aperçu que le MMM peut se renouveler. Et en terme démographique, il y a quand même pas mal de jeunes au sein du MMM. Le PMSD aurait mieux à gagner en se focalisant sur le présent qu’à penser à un avenir hypothétique.

* Comme son père qui s’était fait accepter par l’électorat travailliste dans les années 80, Xavier Duval qui passe déjà bien dans le monde rural saura user de son charisme pour faire revenir les ‘Joes’ à la basse-cour des bleus, non ?

C’est légitime pour XLD d’aspirer à cela. Mais je voudrais ajouter cependant que les ‘Joes’ n’appartiennent pas qu’au MMM ou qu’au PMSD. Et quid du PTr ? Faut-il rappeler qu’Anquetil et Rozemont étaient des leaders du PTr avant SSR ? Dans les années 50 et même en 1963, le PTr raflait tous les sièges à Port Louis. Jusqu’à tout récemment le PTr avait pu se construire des assises dans des circonscriptions telles que le No1, etc. La compétition pour le vote des ‘Joes’ est beaucoup plus rude qu’on ne le croit.

 

  • Published in print edition on 22 September 2017
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